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(Note de lecture), Jacques Moulin, Sauvagine, par Régis Lefort

Par Florence Trocmé

Une gambade pour dire

SauvaginesTout est dans la cadence, dans le son de la voix, dans le rythme, dans l’œil. Et le mot seul suffit respirant dans les blancs. Les phrases dessinent au cœur, allègrement, des formes sonores, des sinusoïdes parfois interrompues dans leur avancée lorsque d’autres viennent à l’humus pour s’y régénérer : « Tous les automnes bûcheronnent un bruit de chute un tremblement de feuilles déjà métalliques un trébuchement de branches ». La vague sans vague à l’âme courbe le son et donne un abri. N’est pas sauvage des Sauvagines qui veut. Pour cela il faut l’oreille et la sensualité du souffle dans le son. Il faut polir la voix dans le mot pour que le son reste vibrant du vivant poème. « La forêt écrit sa longue phrase ramifiée comme un oracle. » Il faut que le poète se soit livré « à la gueule du loup ». C’est là qu’il « forge nouveau chant ».
Paysage animal et non animalier, le lecteur de Sauvagines ne doit pas s’y tromper. Car si la « Femme biche est tout un feuillage que ses doigts font bruire quand la nuit vient avec la brise des draps », si elle « s’amourache aux frondaisons » et « aime respirer l’odeur du bois de bourdaine », qu’en est-il de la Femme biche de la langue qui œuvre dans les souterrains ? Nul animal pour bestiaire, nul conte animalier, mais une sauvageté atone présente jusqu’à l’échine rugueuse et sauvage d’être. Dans Sauvagines, sauvage est le nom au plus près de l’état de nature. La Femme biche y devient Dame Louve, c’est sa nature profonde. Elle tue pour cela : « Il fait grand vent et j’ai tué six loups dit-elle souvent. » Et ce, même si « à la fois tendre et fauve », elle « n’a jamais tué de loups ». Mais peut-être la Femme biche s’est-elle imaginée Dame Louve. Dame de quart sur le navire poème, elle veille ainsi à l’affût du son. Peut-être. Et elle aime « le dire tant le rythme et l’harmonie de sa formule convient à ses sabots fendus à son regard de biche ».
La seconde section de Sauvagines, « qui commenc[e] par un bruit de feuilles », après un intermède, et se rue au « travail de fouaille près le tronc », est surprenante car le son s’y fait cette fois haut. Fort. Effaçant presque non le sens mais l’articulation comme le bruit de la fête couvre la fête, il y a le bruit échevelant, ébouriffant, que l’on entend davantage, semble-t-il, parce qu’il rassure, parce que le bruit, parfois, est une enfance.
Puis on revient à un « frémissement sonore sous la ramée ». Feuilles, ramée, feuillages, bramée, froissement d’herbe au puits du ventre. « Confiant dans les arbres et le vent », le poète, autre Homère du bois qui entend non pas le dieu mais, mieux, le souffle du vent pour son poème, observe, écoute. Non pas écoute de nature, mais écoute sa nature profonde car c’est là, en lui, qu’il y a un loup, un cerf, une Femme biche, une clairière, de la lumière et la fraîcheur d’un vent prompt à effleurer terrestre l’arc-en-ciel.
Le cerf, comme la biche tout à l’heure en louve, se transforme en lion. Il « rugit ». Il pourrait être « en quête de barbarie rauque ». Mais, encore une fois, ne nous y trompons pas. L’insertion  d’un « on » dans ce qui, fluide, nous étreint – « On est en quête de barbarie rauque pour que ça recommence comme au temps des branlées paléolithiques » – coupe le cou de la bête tendu et libère du « on » le passeur-camouflé-démasqué, le poète, car « on voudrait un poème dans la langue du cerf et qui nous sonne itou ». Pour cela le poète itou doit « affûter son regard pour s’ensauvager au plus près ».
Poètes de tout bois et de tous bois, attention aux rustres « cueilleurs de champignons » qui disent « héler les hardes » quand il faut préférer « finir dans les branches entre clairière et layons » et attendre « le rêve du cerf couché bramant en majesté », celui du « Sauvage en sylve comme on dirait en diable ». Le poète, en retrait, protégé du feuillage, écoute le vent désordonner le cœur, et veut saisir, radicale dans sa « nudité », la voix belle du « râle » au tympan du cerf.
À ce jeu fort musical, à ce jeu d’humus et de basses terres où se dépose le limon de langue, où se cache vraie la voix désirée nue, le poème, sonore de la hanche sans jamais boiter, libérant la fraîcheur du bois, remonte où la terre donne la lumière aux mots, où le soleil saigne et goutte sur le sol. Là, il vient emplir de métal son gosier, celui-là de métal selon Baudelaire, mais il s’agit ici d’un gosier de clarté écartelé aux angles car nous sommes aux bois.
Régis Lefort
Jacques Moulin, Sauvagines, Éditions La clé à molette, 2018, 64 p., 12€


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