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Il faut cultiver notre présence au monde

Publié le 18 juin 2019 par Paulo Lobo
Il faut cultiver notre présence au mondeIl faut cultiver notre présence au monde. Quand je dis cela, je veux dire ici et maintenant. Nous, les Portugais, on a cette étiquette d'éternels insatisfaits qui nous colle à la peau. Il paraît que nous voulons toujours être là où nous ne sommes pas. Il paraît que nous voulons toujours avoir ce que nous n’avons pas. Il paraît que nous passons notre temps à regretter ce qui a été et à espérer un ailleurs plus beau ou un avenir plus radieux. En d'autres mots, il paraît que nous aimons pleurnicher sur notre sort.
On pourrait dire cependant que ce sentiment de manque, ce spleen lusophone, est un élément constituant de notre capacité à poétiser le monde, du regard vaporeux et bienveillant que nous aimons poser sur les choses et les êtres qui nous entourent. Ce filtre nous incite à toujours essayer de nous détacher de la matérialité des choses, toujours essayer de regarder au-delà du mur, afin d'imaginer on ne sait trop quoi, mais c'est justement cette méconnaissance qui nous aimante.
C'est cette tendance à la poétisation qui nous a amenés depuis des siècles à préférer l’aventure à la sédentarisation, les voyages indéfinis aux itinéraires prémâchés, et à toujours croire au matin qui renaît de ses cendres.
D’un autre côté, cette approche romantique du monde a aussi la faculté de nous distraire de ce que nous avons directement sous la main. Au lieu de prendre appui sur le sol sous nos pieds, nous préférons prendre un envol mental même s'il est low-cost. Au lieu de valoriser ce que nous avons dans la main, nous préférons nous focaliser sur les aspects les plus sombres de notre cadre de vie. Au lieu de savourer l’été et sa splendeur, nous pensons déjà à l’inéluctable automne qui va venir.
Il y a des moments où je me sens poète et portugais, mais il y a d'autres moments où je me sens luxembourgeois et je remets les pieds sur terre. Cette phrase que je viens d'écrire, elle est évidemment truffée de clichés, j’aime jouer avec les clichés. J’aime les interroger. En ce moment, je me pose la question suivante : qu’est-ce qui peut empêcher ma présence au monde de façon plus évidente que ce petit joujou téléphonique que je tiens entre mes mains ? Quand je consulte mes messages reçus, mes notations, mes likes, je ne suis plus ici, je suis ailleurs; je cesse de regarder les bâtiments qui m’entourent, je cesse de regarder les gens que je croise sur le trottoir, avec leurs spécificités et leurs attitudes, je cesse de voir les regards craintifs, les regards esseulés, je cesse de regarder l’oiseau qui vient picorer les bouts de miettes de mon sandwich qui tombent par terre. Je cesse de regarder le bleu du ciel, combien il est plus bleu que celui que j’ai vu hier, combien il est si bleu que je pourrais même plonger dedans. Je cesse de voir les enfants qui jouent sur la place publique, je cesse de voir la tonalité de la pierre éclairée par la lumière d'aujourd'hui.
Je dirais même que je cesse de voir ou percevoir, à l’intérieur de ma tête, les résonances qui surgissent en réaction avec tout ce qui émane du monde qui m’enlace. cette couleur, cet éclairage, ces sons, qui sont projetés dans ma tête et qui illico font vibrer mon être, mon âme.
Il y a donc une double perte à me cloîtrer dans la consommation aveugle de cet objet-dieu qui n'a d'yeux que pour lui-même : on me vole à la fois ma présence au monde et mon miroir intérieur qui me permet de vivre et de m'épanouir.

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