Magazine Culture

(Anthologie permanente) Ron Silliman, choix et traductions inédites de Jean-René Lassalle

Par Florence Trocmé

Livre Ron SpillimanOn peut lire ici la notice bio-bibliographique de Ron Silliman
Tjanting (extrait)
Pas ceci.
Quoi sinon ?
Ai recommencé encore & encore. Pas ceci.
La semaine dernière ai écrit « les muscles dans ma paume si douloureux d’avoir fendu le croupion rôti que je pouvais à peine tenir le stylo. » Sinon quoi ? Ce matin lèvre boursouflée.
D’à propos vers en lequel. Je débutais redébutais. La lumière grise du jour remplit la pièce jaune d’une sombre façon. Pas cela. La graisse brûlante s’était répandue à la surface de la cuisinière.
Pas cela non plus. Semaine dernière ai écrit « le muscle à la base du pouce si tendu en découpant le bœuf que j’ai pensé avoir une crampe ». Pas ainsi. Alors quoi ? Arriverais-je à commencer ? Ce matin ma lèvre est tendre, défigurée. Étais assis dehors dans une vieille chaise derrière l’anis. Aurais pu l’aborder autrement.
Avec stylo différent ce serait différent ? D’à propos vers en lequel quoi. Des coquelicots poussaient sur le tas de vieux ciment craquelé. Je re- & re-commençai. Ces nuages ne sont pas capables de flamboyer. La pièce jaune a une teinte sobre. Chaque phrase rend compte de sa place. Pas ceci. Vieilles chaises dans l’arrière-cour que l’hiver pourrissait. La graisse sur la cuisinière grésillait & giclait. Même chose mais distincte. L’odeur d’ammoniaque en suspension dans l’air. Pas pas ça.
Analogies avec le sable mouvant. Cela non plus. Livre de cambrioleur. La semaine dernière ai écrit « je peux à peine tenir ce stylo ». Papillon blanc au sommet du béton gris. Pas ainsi. Exactement. Alors quoi ? Ce qui s’appelle « gratter » une guitare. Ai découvert que j’avais commencé. Un orange, un blanc, deux gris. Ce matin ma lèvre est enflée, douloureuse. Aucune chose n’est discrète. J’enfourchai une vieille chaise dehors derrière l’anis. Un brin un bout un comme. Aurais pu le faire différemment. Pilotes & météorologues s’opposent quant au ciel. Chiffre cinq s’y inclut. Manière dont les nouvelles pousses s’étendent. Chaque doigt a une fonction particulière. Comme choisir la forme de sa propre exécution. (…)
Source : Ron Silliman : Tjanting, The Figures 1981. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
Tjanting (extrait)
Not this.
What then?
I started over & over. Not this.
Last week I wrote “the muscles in my palm so sore from halving the rump roast I cld barely grip the pen.” What then? This morning my lip is blistered.
Of about to within which. Again & again I began. The gray light of day fills the yellow room in a way wch is somber.  Not this.  Hot grease had spilld on the stove top.
Nor that either. Last week I wrote “the muscle at thumb’s root so taut from carving that beef I thought it wld cramp.” Not so. What then? Wld I begin? This morning my lip is tender, disfigurd. I sat in an old chair out behind the anise. I cld have gone about this some other way.
Wld it be different with a different pen? Of about to within which what. Poppies grew out of the pile of old broken-up cement. I began again & again. These clouds are not apt to burn off. The yellow room has a sober hue. Each sentence accounts for its place. Not this. Old chairs in the back yard rotting from winter. Grease on the stove top sizzld & spat. It’s the same, only different. Ammonia’s odor hangs in the air. Not not this.
Analogies to quicksand. Nor that either. Burglar’s book. Last week I wrote “I can barely grip this pen.” White butterfly atop the grey concrete. Not so. Exactly. What then? What it means to “fiddle with” a guitar. I found I’d begun. One orange, one white, two gray. This morning my lip is swollen, in pain. Nothing’s discrete. I straddled an old chair out behind the anise. A bit a part a like. I cld have done it some other way. Pilots & meteorologists disagree about the sky. The figure five figures in. The way new shoots stretch out. Each finger has a separate function. Like choosing the form of one’s execution.
Source : Ron Silliman : Tjanting, The Figures 1981.
------------------------
Paradis (extrait)
   Parfois je rentre à la maison du travail tellement fatigué que je ne sais pas si je dois pleurer ou vomir ou rester couché au sol en tremblant.
   La pente est appelée ligne de chute et on remonte la butte avec les skis perpendiculaires à elle. Dans les refuges les boxes sont comme des petites cellules de prison construites en bois. Le moniteur de cross a décidé quelle fille pour le week-end. Je ne dis pas une femme. Neige aveuglante.
   Avion à réaction gros et lent, bas sur l’horizon. Ses yeux à elle sur moi larges et marron. Aucune douleur n’égale le souvenir d’une douleur. Suis impatient de sentir comment chaque mot prendra son temps à s’écrire. Comme lorsque dans le journal un article sur l’art de chevaucher un chameau nous tire des larmes. Sergés plissés pour chinos pur coton. Ma vie n’est pas ton symbole. Les historiens extraient leurs rimes des faits. Alias voulant, verbe transitif. Tu te souviens des jours où Bob fumait de l’herbe tout le temps ? Eh bien Masanori Murakami a été transféré. Toi aussi t’es un coco. (…)
Source : Ron Silliman : Paradise, Burning Deck 1985. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
Paradise (extrait)
   Sometimes I come home from work so tired that I don’t know whether to cry or throw up or lie on the floor, shaking.
   The slope is called the fall line and you proceed up hill with your skis perpendicular to it. In the cabin, the cubicles are like small jail cells composed of wood. The cross country instructor has decided which girl for the weekend. I don’t mean woman. Snowblind.
   Big slow jet, low over the horizon. Her eyes on me wide and brown. There is no pain equal to the memory of pain. I’m impatient that each word takes so long to write. As when, in the newspaper, an article on how to ride a camel brings tears. All cotton pleated chino twills. My life is not your symbol. Historians eke rhyme from fact. Aka will, verb transitive. Remember the days when Bob smoked dope all the time? Well, Masanori Murakami has been released. You’re a commie, too.
Source : Ron Silliman : Paradise, Burning Deck 1985.
--------------------------
Débris de crépuscule (extrait)
Est-ce que tu ressens ça ? Cela fait mal ? Est-ce trop doux ? Tu aimes cela ? Plutôt ceci ? C’est ainsi que tu l’aimes ? Et c’est correct ? Il est là ? Il respire ? Est-ce lui ? Est-ce proche ? Est-ce dur ? Il fait froid ? Cela pèse vraiment ? Est-ce que c’est lourd ? Tu dois le transporter loin ? Ce sont ces collines ? C’est là qu’on descend ? Lequel es-tu ? On est déjà arrivé ? On aura besoin de pulls ? Où est la frontière entre bleu et vert ? Le courrier est passé ? Es-tu déjà passé ? C’est parfaitement relié ? Tu préfères les stylos billes ? Est-ce que tu sais à quel insecte tu ressembles le mieux ? C’est le rouge ? Est-ce ta main ? Veux sortir ? Et le dîner ? Combien il coûte ? Tu parles anglais ? A-t-il enfin trouvé sa voix ? Ceci c’est de l’anis ou du fenouil ? Tu es déjà défoncé ? Mal à la gorge ? Tu peux distinguer l’aneth si tu en vois ? Tu sens quelque chose qui brûle ? Tu entends une sonnerie ? Tu n’entends pas un gémissement, un miaulement, des pleurs ? (…)
Source : Ron Silliman : Sunset Debris, Ubu Editions 2002. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
Sunset Debris (extrait)
Can you feel it? Does it hurt? Is this too soft? Do you like it? Do you like this? Is this how you like it? Is it alright? Is he there? Is he breathing? Is it him? Is it near? Is it hard? Is it cold? Does it weigh much? Is it heavy? Do you have to carry it far? Are those the hills? Is this where we get off? Which one are you? Are we there yet? Do we need to bring sweaters? Where is the border between blue and green? Has the mail come? Have you come yet? Is it perfect bound? Do you prefer ballpoints? Do you know which insect you most resemble? Is it the red one? Is that your hand? Want to go out? What about dinner? What does it cost? Do you speak English? Has he found his voice yet? Is this anise or is it fennel? Are you high yet? Is your throat sore? Can’t you tell dill weed when you see it? Do you smell something burning? Do you hear a ringing sound? Do you hear something whimpering, mewing, crying? (…)
Source : Ron Silliman : Sunset Debris, Ubu Editions 2002.
----------------------
You (extrait)
Rêves durs. L’instant où tu reconnais que ta propre mort est tapie quelque part en attente dans ton corps. Un bateau solitaire définit l’horizon. La pluie n’est pas sûre à boire.
A Grozny, à Bihac, l’idée de l’histoire frissonne à chaque nouvelle explosion. La rose est couchée abandonnée, piquants farouches en bordure d’une fosse commune. Entre les classes buvant café fort, des hommes jeunes discutent la valeur d’un pronom.
Quand cela tu vois, rappelle-toi. Une note dans une bouteille ballotte sur une mer de dessin animé. Le nom de l’opérateur radio est L’Étincelle.
Main esquissée en peinture sur un mur de briques. Orage changeant un terrain de jeu en marécage. Enfin nous repérons le canard en bois sur le lac médian.
Le tableau de bord de ma voiture tel le clavier d’un piano. Partout des animaux-jouets.
Soleil qui s’enfle dans le ciel matinal.
Type avec trois bics clippés au col de son sweat traîne les pieds d’une table à l’autre, cherchant à s’éloigner de l’air froid de janvier qui perce par la porte du café, un haut gobelet en styromousse dans une main, De la Grammatologie dans l’autre. Dehors un chien est attaché à quelque banc désert, un vélo enchaîné au panneau Défense de Stationner.
Source : Ron Silliman : The Alphabet, University of Alabama Press 2008. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
You (extrait)
Hard dreams. The moment at which you recognize that your own death lies in wait somewhere within your body. A lone ship defines the horizon. The rain is not safe to drink.
 
In Grozny, in Bihac, the idea of history shudders with each new explosion. The rose lies unattended, wild thorns at the edge of a mass grave. Between classes, over strong coffee, young men argue the value of a pronoun.
 
When this you see, remember. Note in a bottle bobs in a cartoon sea. The radio operator’s name is Sparks.
 
Hand outlined in paint on a brick wall. Storm turns playground into a swamp. Finally we spot the wood duck on the middle lake.
 
The dashboard of my car like the keyboard of a piano. Toy animals anywhere.
 
Sun swells in the morning sky.
 
Man with three pens clipped to the neck of his sweatshirt shuffles from one table to the next, seeking distance from the cold January air out the coffee house door, tall Styrofoam cup in one hand, Of Grammatology in the other. Outside, a dog is tied to any empty bench, bike chained to the No Parking sign.
Source : Ron Silliman : The Alphabet, University of Alabama Press 2008.
Choix et traductions inédites de Jean-René Lassalle


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Florence Trocmé 18683 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines