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Johary Ravaloson : Amour, patrie et soupe de crabes

Par Gangoueus @lareus
Avenue de l'indépendance Tananarive - copyright Mwanasimba
Quand j’ai reçu ce livre de l’écrivain malgache Johary Ravaloson, j’ai pensé au titre de Marie Vieux-Chauvet Amour, colère et folie. Il y a quelques similitudes entre ces deux œuvres littéraires. Par exemple, le titre où il est question d’amour, les histoires des personnages qui sont plus ou moins liées et le fait que les deux auteurs sont des iliens, le premier étant malgache et la seconde haïtienne…
Il y a surtout, un contexte politique relativement dur dans les lieux servant de contexte à ces deux oeuvres, Antananarivo pour Ravaloson et Port-au-Prince pour la grande écrivaine haïtienne. Mais arrêtons de faire de la littérature comparée à deux balles. Ne serait-ce que pour le fait qu’on est sur deux genres très différents : le roman d’un côté, de longues nouvelles de l’autre. Pour Amour, patrie et soupe de crabes, tout commence par un enfant de la rue qui se fait violemment frapper à coups de matraque par les forces de l’ordre. Le motif ? Le garçon a, par un excès de rage, tenté d’arracher de la grille le séparant de la place historique du 13 mai devenue « Place de l’amour » avec de belles fontaines.
« La Place du 13-Mai, de symbole de la rue, devenait un modèle bien compris de prise de pouvoir par la rue. Car, il faut le dire il n’y a pas d’autre moyen, le pouvoir une fois conquis est verrouillé institutionnellement ; les élections, c’est connu, se gagnent en les organisant. » (p.14)
C’est une scène saisissante, marquante. Une de ces scènes, une de ces images qui vous restent longtemps dans le ciboulot. Il faut qu’il perde connaissance pour lâcher la prise des barreaux sous les coups de la soldatesque. Hery. La place du 13 Mai. Garder l’espoir ou détruire toutes ses formes de représentation. C’est le jeu de ce texte. Naturellement, la construction des personnages tourne autour de ce moment clé. Hery, l’enfant de la rue laissé pour mort. Nivo, le travesti qui récupère l’enfant, le soigne et tente de lui donner de nouvelles possibilités. Rabedas, le chargé de communication de la mairie de la grande ville, qui a conçu la rebaptisation de la place. Livo, un officier en charge de la troupe de castagneurs. Je pense que le premier personnage de ce roman est la place du 13 Mai 1972 que conte ce lecteur distant, taximan témoin des mouvements de contestations sur ce lieu.
« Lors d’une performance à rendre jaloux le plus conceptuel des artistes contemporains, on a couvert de marbre la place devant l’hôtel de ville et creusé en son milieu un bassin orné de jets d’eau, lesquels s’illuminent la nuit venue et se colorent en blanc, mauve, rouge, vert ou bleu, une féerie jamais vue dans le pays, et on l’a baptisée place de l’Amour ». (p.14)

Exploration des marges

L’exploration des personnages nous permet de mieux cerner Nivo par exemple. Une première marge. Un premier marginal. Une première marginale. La marge, c’est un sujet déjà présent avec les voleurs de zébus dans Vol à vif. Et Ravaloson sait la traiter avec beaucoup de sensibilité et de finesse. C’est de nouveau le cas avec Nivo. Construction de la personnalité d’un jeune intersexué. Affirmation de soi. Rejet des autres. Détermination. Création d’un espace à elle comme animatrice culturelle. La marge, la périphérie c’est aussi Héry. C’est la rue d’Antananarivo et les enfants qui lui sont livrés. Je ne peux m’empêcher de penser au Paradis des chiots de Sami Tchak… Echappe-t-on vraiment à la rue ? Comment se charge-t-elle de vous rattraper ? Hery, c’est pourtant tout sauf la fatalisme, la résignation, l’acceptation du statu quo. Sa rencontre avec Nivo va être plus forte que prévue…

La posture des puissants

Les puissants ne sont jamais bien loin chez Ravaloson. Souvent insensibles à la misère qui les entoure, égocentrés, préoccupés par leur quête inextinguible de pouvoir. Les crabes. Les chefs crabes et leurs vils serviteurs. Ils mangent à tous les râteaux, ces fouza. Rabedas en est un. Mais, l’écrivain nous le rend sympathique. Parce que les choses ne sont jamais simples. Noir ou blanc. Et la bonne littérature ne fait pas bon ménage avec les raccourcis. L’écrivain malgache l’a compris. Ce serviteur de la mairie cherche sa place. Il est compétent, plein de bonnes idées. Mais, cela ne suffit pas. Les relations familiales de sa femme sont pour beaucoup dans son élévation dans les cercles de pouvoir. D’ailleurs, c’est une de ses bonnes idées pour la ville qui le fait tomber de son poste et goûter aux joies malodorantes de l’univers carcéral…Johary Ravaloson : Amour, patrie et soupe de crabes

En guise de conclusion

Ce roman est très différent de Vol à vif, texte plusieurs fois primé il y a deux ans. Plus urbain alors que le précédent nous plongeait dans l’arrière-pays malgache. Beaucoup moins technique et donc plus accessible aussi aux lectrices et lecteurs. Moins poétique, mais plus expressif dans le choix des images. Une écriture portant moins de codes, plus « urbaine » pour peu que cela puisse avoir un autre sens qu’un renvoi aux ghettos d’Ile de France et de Chicago. Ravaloson décrit un pays qui ressemble à beaucoup d’autres sur le continent africain. Un texte lumineux par le fait qu’il n’enferme pas ses personnages dans des voies de garage. Le changement est possible à Tana, il faut y veiller. C’est pourquoi, cette place du 13 mai 1972 ne doit pas être dénaturée et doit garder toute sa charge symbolique pour l’histoire présente et future de ce pays. On comprend la rage d’Hery, le zanabahoaka.
« Avec ses petits bras, Hery s’acharne sur les tiges d’acier de l’hôtel de ville. Il essaye de les tordre ou de les arracher des plots fichés en terre ». (p.19)

Johary Ravaloson : Amour, patrie et soupe de crabesEditions Dodo vole, première parution en 2019Copyright photo Mwanasimba 

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