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Divination, excitation et création ?

Publié le 04 octobre 2019 par Anargala

Un article passionnant, quoique malheureusement assez confus, comme le sont généralement les philologues, sur plusieurs techniques de divinations courantes en Inde.

Il y note l'universalité des techniques de divination sur miroir, surface réfléchissante, liquide, cristal, ou même les ongles enduits de saint Chrême (huile consacrée). Sans parler de la possession. La divination est encore, avec l'astrologie et la possession, un autre domaine commun à l'Occident et à l'Inde.


Ces techniques sont importantes, car elles sont des métaphores courantes pour évoquer le regard qui plonge en soi. Le miroir, le cristal, le ciel bleu, un plateau rempli d'eau, le pouce, ne sont pas seulement ces choses, mais aussi des support de vision. L'idée est donc que, la conscience se contemplant elle-même, des visions y émergent. De fait, je vois tout en l'espace de la conscience, un peu comme dans la théorie malebranchienne de la "vision en Dieu", elle-même reprise de l'exemplarisme victorin/platonicien.

Comme dans ce verset attribué au sublime Outpala Déva du Cachemire :

"Maître !

Tu fais voir le mandala
des choses et des êtres
dans le miroir limpide
de ton Soi,
comme dans un miroir
de divination,
sans original à refléter."

Impossible de comprendre cette analogie si l'on ne voit pas ce qu'est un miroir de divination (âdarsha-prashna) : ça n'est pas un miroir qui sert à refléter ce qui est devant lui, à l'extérieur de lui ; non, c'est un miroir qui reflète le passé et l'avenir, l'ailleurs et le lointain, exactement (eva) comme le "miroir" de la conscience, ce pur présent, reflète les souvenirs et les anticipations. Le miroir de la conscience, comme le miroir divinatoire, révèle... le miroir. La conscience manifeste ce qui est en elle, c'est-à-dire elle-même, en elle et par elle. D'où liberté et non-dualité.

Autrement dit, comme le miroir divinatoire, le miroir de la conscience se reflète soi-même en soi : ce qu'il reflète, c'est-ç-dire ce qu'il manifeste, c'est seulement sa liberté. C'est un miroir spontané, sans rien de commun sans doute avec le miroir passif et insensible évoqué par les dualistes. Et ce miroir est manifestation (prakâsha) et aussi bien question (prashna, qui renvoie à vimarsha), c'est-à-dire Shiva et Shakti (cet article ne dit pas cela, là c'est moi qui brode :)).

Ce yoga des visions est au centre du yoga kaula, du yoga divinatoire de "l'homme-ombre" (châyâ-purusha), repris par les Bouddhistes dans le Guhya-samâja-tantra, le Kâla-cakra-tantra et surtout dans le dzogchen.

L'idée ou-jacente est incroyablement profonde et pourtant familière : 

L'Être, en se contemplant, crée. 

C'est déjà l'idée de la Brihad Âranyaka, celle d'une masturbation ou, disons, d'une auto-excitation créatrice. C'est une idée ancienne en Inde, présente (comme beaucoup d'autres éléments) dès le début. C'est le tapas de l'Être primordial, son auto-excitation qui est auto-réalisation, auto-création. Et cette excitation, ce pouvoir de "s'échauffer" est la Shakti. Dès l'origine, l'Inde est le Tantra non duel. Non-dualité, depuis toujours. C'est impressionnant quand on y songe.

Or, la plongé dans le divin est du même ordre, comme le suggère un vers du Tantra de l'Essence des tantras, adressé à la Déesse :

"Je vois ton corps, je t'entends clairement, je te sens intimement (svayam)".

Regarder ici, "au-dessus des épaules", ou "plonger en soi", ce qui revient au même, c'est donc un acte charnel, même si ça n'est pas quelque chose de sensationnel. Je plonge en moi, comme la vierge qui plonge son regard dans le cristal, et les "réponses" apparaissent, spontanément, par une sorte, oui, d'auto-excitation. 

Et, comme toujours, c'est là, en réalité, une expérience commune ! Car, même si je ne suis pas "voyant professionnel", c'est bien ainsi que j'agis, instinctivement, quand par exemple je veux me rappeler un mot, un nom, un lieu... Je plonge en moi, comme en un miroir, comme le yogi plonge son regard dans l'immensité de l'azur, et... la "réponse" émerge. 

Cette plongée ardente, questionnante, c'est Shakti. La réponse qui émerge, c'est Shiva. Cette relation question-réponse, ce dialogue, est le Tantra, "le mandala des choses et des êtres" (bhâva-mandala). Mais Shakti peut aussi se manifester en Shakti. La tradition décrit aussi ces accouplements homosexuels. Ainsi une déesse peut se manifester dans un cristal, sur la lame d'une épée... et dans le miroir de l'instant, immaculé, dans ce miroir réalisatoire, plutôt que divinatoire :)

A noter, dans cet article (que je ne résume pas ici, je le répète) très riche et passionnant, l'Auteur évoque le lien entre l'immense Kshémendra et son maître "en littérature" (sâhitya) Abhinava Goupta. Kshéma-Indra est-il donc Kshéma-Râdja ? Le mystère demeure...

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