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(Les Disputaisons) La critique en poésie, Isabelle Baladine Howald

Par Florence Trocmé

La déconstruction, disait-il


À JD, bien sûr.

Image disputaison
Déjà, je disputais Jean-Pascal Dubost, sur le terme, je préfère disputatio, c’est beau, c’est latin, un peu italien, un peu philosophique.
Mais les contraintes sont nécessaires à l’écriture d’un texte de critique, thèmes, termes, nombre de signes, etc., et en effet comme le dit Jean-Marc Baillieu, cela « évite les débordements ». J’ai longtemps peu aimé ces contraintes (pour le CipM, le CNL, moindres sur Poezibao) mais en fait, elles m’ont beaucoup appris, la concision, la rigueur.
Ça me démange, je ne peux pas résister, il y a un côté partir à la guerre, mon drapeau c’est le livre et je le défendrai bec et ongles.
Je ne vois pas l’utilité de parler des livres que je n’aime pas, énergie et temps perdus.
La lecture que je pratique - le terme lecture est peut-être plus juste me concernant que le terme critique - est portée à l’amour, et au désir de donner l’envie de lire le livre dont je parle. Je suis déplacée, je pars en constellation, je rêve de partager, un livre en rappelle un autre, je suis à pas feutrés Alberto Manguel écouter ses livres se parler la nuit dans sa bibliothèque ou se plaindre dans des caisses non ouvertes.
J’ai toujours pensé que nombre d’autres manières de lire (et manières d’être comme l’écrit Marielle Macé) sont possibles et surtout bienvenues. J’en propose une parmi d’autres, une qui m’appelle et m’envoie, une de mes obsessions et de mes propositions. Je lis, je souligne, je note. Je prépare des bristols, je recopie, je note encore. Ensuite vient la charpente, et travailler, retravailler.
Et lire à voix haute, quand le texte devient gorge :
« C’est quand même une joie immense d’écrire sur des livres qui sont bizarres, qui sont spéciaux ... pourquoi on ne raconte pas comment un livre est fait ? … Comment c’est fait ? Comment c’est raconté ? Comment est le rythme ? Comment sont les phrases ? » (Peter Handke, entretien avec Alain Veinstein, 19 juin 2014, cité par Laurent Margantin sur son site Œuvres ouvertes)
Voilà, le mot est dit : c’est quand même (pourquoi quand même, d’ailleurs ?) une joie.
Joie du déchiffrement à l’apprentissage de la lecture, il y a longtemps, mais qui reste un souvenir de clarté et d’intimité extrême. Joie et étonnement : ah c’est écrit comme ça, quelle énigme… (Dickinson, Hopkins, Hölderlin, Vogels, Beck, Haller) Qui est cet écrivain (Hester Kniebe, une lecture récente) ? Quelle poète proche m’est Anne Malaprade… Comme ils sont hantés ! (Kafka, Celan, Sebald, Bailly, Tellermann).
Cet amour qui te tient des heures mal assise sur ta chaise, incapable de te sortir de ce livre, incapable de te taire avec toi-même, tellement ça parle dans la tête à toute allure, on dirait la bouche que filme Beckett.
Ce murmure pour toi seule « qu’est-ce que c’est que ça ? » quand tu découvres quelque chose d’éblouissant que tu ne connaissais pas, que tu ne comprends pas bien (comme j’aime plus que tout ne pas comprendre tout de suite !) mais qui t’envoie une décharge électrique dans toute la tête ?
Au fond, sur ce sujet : citer, citer, citer, en soit cela suffirait, et ferait même un livre, comme Walter Benjamin ou le superbe livre récent Benoît Casas, Précisions (Nous). Mais comment résister au partage, à la relecture sans fin, à « une attention soutenue au texte » comme dit François Huglo.
Au fond, « critiquer », pour moi, c’est voir comment c’est fait. Comme le dit Emmanuelle Jawad « un geste critique », ce geste, qui engage aussi quelque chose des sens, la vue, l’odeur, le toucher.
Comment est fait ce Mécano de notre enfance.
Comment marche ce tire-bouchon que l’enfant regarde très intrigué, le manipulant, son petit visage concentré, pour comprendre.
Déconstruire disait-il : pour voir comment c’est fait.
« Essayons d’abord de comprendre ce qui nous arrive là » dit Jean-Nicolas Clamanges, cette chose incroyable par sa forme, son fond, sa beauté, son exigence, son intelligence.
Alors je lis, je commence souvent par les notes, quand il y en a, quitte à les relire à la fin.
Je lis souvent à l’envers, note, postface etc. Puis préface. Texte. Je regarde comment c’est fait, parties, titres intérieurs, mais aussi achevé d’imprimer, année de la première édition s’il y en a une, j’irais bien jusqu’à la couture. C’est charnel, un livre.
Une fois dans le texte, je souligne, je fais des signes dans la marge que moi seule peut comprendre et quelques autres, comme tout le monde, très lisibles. Ça file déjà à toute vitesse comme un train dans la nuit, ça grésille aux aiguillages, ça siffle en gare, je voyage, je ne sais plus qui conduit, qui est conduit.
Dans le même temps, quelque chose de très réfléchi, de très posé (Penser/classer, dit Perec) se met en place, le travail.
Finalement, je ne fais jamais très long, je veux dire aux autres ce qui me semble essentiel et, quant à moi je me laisse envahir par tout ce à quoi ça me fait penser, vers tout ce à quoi cela m’appelle.
Voilà : « love me, love my umbrella », aime-moi, aime mon parapluie, dit Joyce sans que j’aie jamais compris en quarante ans ce qu’il voulait dire mais sans que jamais cette phrase ne quitte ma tête.
Ça doit être ça, l’amour, être pris, même si on n’y comprend rien. Mais parfois, on comprend.
Isabelle Baladine Howald


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