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Le rapt

Publié le 20 octobre 2019 par Montagnessavoie
Frison Roche, Le rapt, 1962. 
J'en discutais ce matin avec un ami et on était d'accord pour dire que la plupart du temps, rien ne vaut la littérature. La télé nous abreuve de vide. Les réseaux sociaux, n'en parlons pas. D'ailleurs, oui : n'en parlons pas. Quant à la presse, quand elle n'est pas partisane et trop subjective pour être lisible, elle ne produit que de rares articles de fond qui permettent de se faire une idée globale et exhaustive d'une situation donnée. Alors, rien ne vaut la littérature. Il peut sembler paradoxal que ce soit la fiction qui nous approche le plus de la réalité. Il en est pourtant ainsi et le cas de ce roman de Frison Roche ne déroge pas à la règle. Mieux, il en est une illustration parfaite. Après ça, on peut même arrêter de regarder Rendez-vous en terre inconnue. Plus besoin d'émissions bien pensantes pour amener gentiment le grand public sur le chemin d'une réflexion sur l'avenir des peuples. Attention, je les regarde toutes. Je ne crache pas dans la soupe et je suis sensible à l'émotion qu'elles dégagent, à la beauté des images, des paysages et des gens qu'elles nous montrent sous leur plus beau jour. Mais la littérature, ça a quand même une autre gueule.  Le rapt
Dans Le rapt, Frison Roche nous entraîne chez les lapons, ce peuple dont il nous dit qu'il a su conserver son mode de vie millénaire et que c'est justement ce mode de vie qui lui a permis de survivre à bien des attaques extérieures. Nous ne sommes pas dans une énième interprétation du mythe du "bon sauvage". L'auteur ne nous fait pas voir que ce qui l'arrange. Il nous montre aussi la rudesse, la cruauté parfois des coutumes, les ravages de l'alcool, bien qu'on sache pertinemment que ce sont les étrangers qui ont apporté cette perversion. Et c'est là que Frison Roche est très fort : il dépeint un panorama complexe et nuancé de la Laponie, chaque personnage portant à lui seul un angle du problème. La vieille, presque ermite, qui refuse en bloc tout apport des étrangers, qu'ils soient russes, norvégiens ou finlandais. Le chef de la tribu qui, tout en étant garant de la tradition et de l'unité clanique, ne peut s'empêcher de céder aux sirènes de l'alcool et de la modernité qui implique une sédentarisation forcée. Fru Tideman, rigide et sans concession qui ne pense qu'à une chose : convertir, assagir, soumettre les jeunes lapones au modèle d'éducation qu'elle prône et les arracher à leur sauvagerie. Cela passe évidemment par la religion, le mépris des vieilles croyances et la domination chrétienne. Partout, l'histoire est la même. Le médecin, plus nuancé dans sa vision des choses et qui incarne le questionnement permanent, l'oscillation entre la conviction que le mode de vie moderne rendrait la vie plus facile aux lapons et le profond respect qu'ils leur voue, l'admiration qu'il a pour eux et la manière dont ils s'intègrent parfaitement à la nature. Et puis, il y a Kristina, dont le prénom n'est pas anodin et qui, même si elle affiche un catholicisme apparent, est l'incarnation de la résistance de tout un peuple face à ce qui n'est rien d'autre qu'un envahisseur. Tout le roman tourne autour de cela, de ces relations de dominants-dominés, de cette tentative de conservation de liberté face à une globalisation des modes de vie qui tend à s'imposer partout et à tout recouvrir d'un voile uniforme. Au passage, le titre est double : il ne s'agit pas simplement du rapt traditionnel d'une partie du troupeau de rennes, mais bien du rapt d'un peuple tout entier et de sa tradition que l'on mène de manière autoritaire vers la déculturation.  Mais le roman ne serait rien, comme toujours chez Frison Roche, sans le paysage. Que dis-je ? Sans la nature, ce personnage qui contient tous les autres, cet espace infini (cette nuit polaire interminable, ces étendues vierges et blanches, sauvages, animales) dans lequel les protagonistes se débattent telles des fourmis impuissantes et marquées, finalement, au fer rouge de la fatalité. Et, malgré l'avancée que l'on pressent comme étant inéluctable, on a envie de se dire que ceux qui s'en sortiront, toujours, seront ceux qui sauront vivre en harmonie avec la Nature. Peu importe la date à laquelle a été écrit un livre. La littérature, à l'infini, nous parle toujours de nous, d'actualité, de questionnements qui nous taraudent depuis toujours et à jamais, de nos comportements et de nos engagements. Vraiment, en terme d'analyse et de réflexion, rien ne vaut la littérature. 

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