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(Anthologie permanente) Fernando Pessoa, Poèmes jamais assemblés, d'Alberto Caeiro

Par Florence Trocmé

Fernando Pessoa  poèmes jamais assemblésPoezibao a publié vendredi dernier une note de lecture du livre de Fernando Pessoa, Poèmes jamais assemblés, d’Alberto Caeiro, paru tout récemment aux éditions Unes, avec des traductions de Jean-Louis Giovannoni, Isabelle Hourcade, Rémy Hourcade & Fabienne Vallin.
En complément voici quelques poèmes extraits de ce livre.  
Au-delà du tournant de la route
Il y a peut-être un puits et peut-être un château,
Ou peut-être simplement la route qui continue.
Je ne le sais pas ni ne pose la question.
Et quand je suis sur la route avant le tournant
Je ne regarde que la route avant le tournant,
Parce que je ne peux voir que la route avant le tournant.
Cela ne me servirait à rien de regarder au-delà,
Vers ce que je ne vois pas.
Préoccupons-nous seulement de l'endroit où nous sommes.
Il y a assez de beauté à être ici et non quelque part ailleurs.
S'il y a quelque chose au-delà du tournant de la route,
Que d'autres s'interrogent sur ce qu'il y a au-delà du tournant
de la route,
C'est bien là ce qu'est la route pour eux.
Si nous devons arriver là-bas, nous le saurons quand nous
y arriverons.
Pour l'instant tout ce que nous savons c'est que nous n'y sommes pas.
Ici, il n'y a que la route avant le tournant et avant le tournant
Il y a la route sans aucun tournant.
1914

*
Si je meurs jeune,
Sans avoir publié aucun livre,
Sans voir à quoi ressemblent mes vers en caractères d'imprimerie,
Je demande, si l'on veut s'attrister sur mon sort,
Que l'on ne s'attriste pas.
S'il en est ainsi, c'est bien ainsi.
Même si mes vers ne sont jamais imprimés,
Ils auront toujours leur beauté, s'ils sont beaux.
Mais ils ne peuvent pas être beaux sans être imprimés :
Les racines peuvent être sous la terre
Mais les fleurs éclosent à l'air libre et à la vue de tous.
C'est forcément comme ça. Rien ne peut l'empêcher.
Avoir de la beauté, c'est montrer la beauté.
Comment cela serait-il possible sans se montrer ?
Si je meurs très jeune, écoutez bien ça :
Je n'ai jamais été qu'un enfant qui jouait.
J'ai été païen comme le soleil et comme l'eau,
D'une religion universelle que seuls les hommes n'ont pas.
J'ai été heureux parce que je n'ai rien demandé,
Que je n'ai pas cherché à trouver quoi que ce soit,
Ni trouvé qu'il y avait d'autres explications
Que de ne trouver aucun sens au mot explication.
Je n'ai désiré qu'être au soleil ou sous la pluie —
Au soleil quand il y avait du soleil
Et sous la pluie quand il pleuvait,
(Et jamais l'inverse)
Et ressentir la chaleur, le froid et le vent,
Sans chercher plus loin.
Une fois, j'ai aimé, j'ai cru qu'on m'aimait,
Mais je n'ai pas été aimé.
Je n’ai pas été aimé pour une seule bonne raison.
Parce que je n’ai pas été aimé.
Je me suis consolé en retournant tout seul au soleil et sous la pluie,
Et en m’asseyant à nouveau sur le pas de ma porte,
Les champs, en fin de compte, ne sont pas aussi verts pour ceux qui sont aimés.
Que pour ceux qui ne le sont pas.
Ressentir, c’est avoir l’esprit ailleurs
   7 novembre 1915

*

La stupéfiante réalité des choses
Est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu'elle est,
Et il est difficile d'expliquer à quelqu'un combien cela me met en joie,
Et combien cela me suffit.
Il suffit d'exister pour être complet.
J'ai écrit suffisamment de poèmes.
J'en écrirai beaucoup plus, bien entendu.
Chacun de mes poèmes dit cela,
Et tous mes poèmes sont différents.
Chaque chose qui existe est une façon de le dire.
Parfois je me prends à regarder une pierre.
Je ne pense pas qu'elle puisse ressentir quelque chose.
Mais je ne me hasarde pas de l'appeler ma sœur.
Je l'aime parce qu'elle est une pierre,
Je l'aime parce qu'elle ne ressent rien,
Je l'aime parce qu'elle n'a aucune parenté avec moi.
D'autres fois, j'écoute le vent passer,
Ça vaut la peine d'être né juste pour écouter passer le vent.
Je ne sais pas ce que les autres penseront en lisant cela ;
Mais je trouve ça bien parce que ça me vient sans effort,
Sans avoir l'idée que d'autres personnes m'entendent penser.
Parce que je le pense sans pensées,
Parce que je le dis comme le disent mes mots.
On m'a traité une fois de poète matérialiste,
Et ça m'a étonné parce que je ne pensais pas
Qu'on puisse me traiter de quoi que ce soit.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a de la valeur ce n’est pas moi qui en ai :
La valeur est là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.
   7 novembre 1915
    
Fernando Pessoa, Poèmes jamais assemblés d’Alberto Caeiro, traductions du portugais de Jean-Louis Giovannoni, Isabelle Hourcade, Rémy Hourcade & Fabienne Vallin, éditions Unes, 2019, 50 p., 16€pp., 10, 11 & 14.
Lire la note de lecture d’Isabelle Baladine Howald qui donne de très nombreux autres extraits du livre.
Voir les autres parutions de Pessoa chez Unes


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