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Les conséquences désastreuses de l'acceptation passive. ( Bertrand Russell )

Par Jmlire

Les conséquences désastreuses de l'acceptation passive. ( Bertrand Russell )Bertrand Russell, 28 novembre 1957

" La soumission passive à la sagesse de l'enseignant est naturelle à la plupart des garçons et des filles. Elle ne requiert aucun effort de raisonnement autonome, elle semble rationnelle, puisque le maître en sait plus que ses élèves, et permet de gagner ses faveurs s'il ne s'agit pas d'une personne très exceptionnelle. Mais l'habitude de l'acceptation passive a des conséquences désastreuses pour le restant de l'existence. Elle mène les gens à rechercher un chef et à accepter comme tel quiconque est installé dans cette fonction. Elle assied la domination des Églises, des gouvernements, des appareils de parti et de toutes les structures de pouvoir trompant le commun des mortels dans le but de perpétuer les vieux systèmes nocifs pour eux-mêmes et pour le pays. Même si les système éducatif l'encourageait, l'indépendance d'esprit serait peu-être assez rare ; mais elle serait plus présente qu'actuellement...

On me rétorquera que la joie de l'aventure intellectuelle est peu fréquente, que peu sont en mesure de l'apprécier et que l'enseignement ordinaire ne peut prendre en compte une denrée aussi aristocratique. Je ne partage pas cette opinion. La joie de l'aventure intellectuelle est beaucoup plus fréquente chez les jeunes que chez les hommes et femmes adultes. Chez les enfants, elle est très répandue et se développe naturellement à cet âge des chimères où l'on joue à faire semblant. Elle ,est plus rare dans la suite de la vie parce que tout est conçu pour la tuer par l'éducation. Les hommes craignent la pensée plus que tout sur terre - plus que les destructions, plus que la mort même. La pensée est subversive et révolutionnaire épouvantablement destructrice ; la pensée est sans concession envers les privilèges, les institutions en place et les habitudes confortables ; la pensée est anarchique elle est sans foi ni loi, indifférente à l'autorité, elle ne se soucie pas de la sagesse éprouvée des générations précédentes. La pensée, la vraie, contemple sans effroi la fosse du diable. Elle voit l'homme tel qu'il est : fragile atome, entouré d'insondables profondeurs de silence ; et pourtant elle se tient fièrement, impassible comme si elle était la maîtresse de l'Univers. La pensée est grande et rapide et libre, elle éclaire le monde, elle est la plus haute gloire de l'humanité.

Si la pensée devient le bien commun et cesse d'être le privilège de quelques-uns, nous en aurons fini avec la peur. C'est la peur qui entrave les humains : celle de voir leurs précieuses croyances se révéler illusoires, celle de voir les institutions qui les gouvernent se révéler nocives, celle de se voir eux-mêmes moins dignes de respect qu'ils le pensaient."

Bertrand Russell : extrait de " L'Éducation en tant qu'institution politique". Texte paru dans The Atlantic en juin 1916. Magazine Books n°100, septembre 2019

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