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(Note de lecture), Jean-Pierre Chambon, L'écorce terrestre, par Jean-Nicolas Clamanges

Par Florence Trocmé

" Il y a de nos Pères, disait avec candeur un ancien chartreux, qui font d'excellents escripts qui pourroyent beaucoup servir au public, et néantmoins, toute la production qu'ils leur procurent, c'est d'en allumer leur feu, quand il fait froid, après matines, eschauffant leurs corps de ce qui a embrasé leurs esprits. " Léon Bloy, Le Désespéré, ch. XXX.

(a) B. Noël, (b) " [Le médecin] dit qu'au lieu de manger assez et régulièrement, je me suis surtout soutenu par le café et l'alcool. J'admets tout cela, mais vrai restera-t-il que pour atteindre la haute note jaune que j'ai atteinte cet été il m'a bien fallu monter le coup un peu. " Sans date (1889). V. Van Gogh, (c) " Puisque les choses et mon corps sont faits de la même étoffe, il faut que sa vision se fasse de quelque manière en elles [...], que leur visibilité manifeste se double en lui d'une visibilité secrète. " M. Merleau-Ponty, (d) R. Juarroz, (Note de lecture), Jean-Pierre Chambon, L'écorce terrestre, par Jean-Nicolas ClamangesIl y a, de nos jours, un auteur qui, pour ne pas se chauffer au feu de la Dévotion, fait néanmoins d'excellents livres dont la flamme spirituelle a séduit déjà beaucoup d'éditeurs (plus d'une dizaine pour vingt titres, sans compter les livres d'artiste) en raison, je me l'imagine, de leur exigence inséparable de leur évidence : que l'énergie de la poésie gît dans son endurante énigme. Celui dont je souhaite parler est organisé en huit sections formellement distinctes par les thématiques, la disposition, le rythme, le mètre ou la prose mais dont le propos ne cesse de travailler la même problématique, ainsi formulée en quatrième de couverture : " Explorant des situations et des figures singulières, le poème cherche à révéler ce qui excède le visible ". Ce qui signale un dialogue probable avec la phénoménologie, autant qu'une proximité avec un autre poète qui a récemment préfacé la réédition de son Matières de coma (Ubacs, 1984) : " Qu'est-ce que je ne vois pas dans ce que je vois ? Cette question devrait accompagner chacun de nos regards " (a).
La densité de ces pages imposait de procéder à des choix : on les a déclinés en quatre aperçus, chacun intitulé d'un latin de pages roses, pour suggérer d'un grain de sel que cet auteur pourrait, qui sait ? devenir un classique - pour autant qu'il en subsistât en nos futurs incertains.
~ Lectiones tenebrarum. Qu'adviendrait-il si s'obscurcissait la jonction des photons cosmiques avec l'œil humain ? Telle est la question abruptement posée par la première section, intitulée " Spéculation sur le défaut de lumière ". Elle est déployée en 16 poèmes, tous constitués d'une longue phrase interrogative scandée d'un tiret, dont le thème général est le suivant : " Qu'est-ce que/voir encore/quand toutes les choses/ont été dépouillées/de leur vêtement/de lumière ? " (9) La question corollaire étant de demander ce qui subsisterait, dans les formes rémanentes en mémoire, " du souvenir de la lumière " (17). Au revers de cette expérience de pensée, s'inscrivent, dans la section intitulée " Œil de méduse ", une suite de notes en prose sur ce qu'est (re)venir à la vue après une greffe de cornée : ce sont trente phrases, trois par page où : " surgie du noir absolu une main gantée de latex approche des lèvres la soucoupe vibratile et le polyèdre d'un verre d'eau flamboyant de lueurs améthystées " (41). S'y déploie l'allégorie de la méduse comme " frisson gélifié " d'où " l'œil bave son albumine " (36) - Méduse dont Alain Rey en son Dictionnaire historique de la langue française, nous enseigne que son nom grec : μεδουσα, medousa, est le participe présent féminin du verbe μεδειν, medein : songer, être préoccupé(e) de.., qui fait de la gorgone celle qui médite. Une méditation qui renverse in vivo la question inaugurale du livre, quand voir réadvient lentement en " venin de la lumière instillé dans l'œil aux cils horripilés " (37).
~ Memento mori. L'affiliation baroque de cette poésie se remarque (outre le raffinement encyclopédique de son lexique) par ses variations sur le thème de la mort dans la section intitulée " Le nom dans la pierre " - dix pages, chacune sobrement disposées en trois phrases d'une à deux lignes. Pour autant, là où le genre de l'inscription funéraire entame une ultime conversation entre le disparu et le passant, la dalle inscrite est ici appréhendée comme corps incisé d'un seul nom où, " À travers son dernier mot, à l'approche de son ultime soupir, la langue voudrait encore fendre la pierre " (99). Vanité des vanités puisque - on n'oublie jamais Mallarmé : " Même mutilé, muet, illisible, un seul mot confie à la pierre l'absence de toute chair " (101). Dans un registre proche, vient, sous le titre : " La poussière, le silence ", l'exploration pensive d'une usine abandonnée : onze poèmes en brefs vers libres non ponctués, disposés en strophes d'une à quatre lignes, où le poème médite comment l'absence hante ces ruines. Qu'est-ce qu'une usine désaffectée ? " Là où les heures/étaient rythmées/par les cadences//où la mécanique/des gestes tramait la chaîne/des travaux et des jours//il n'y a plus//que de la lumière//et du temps ".
~ Ut pictura poesis. C'est ce qu'écrivit Horace dans l' Épître aux Pisons, sans se douter qu'il inventait là un poncif de la culture occidentale. Néanmoins, force est de constater, en lisant la section de L'Écorce terrestre intitulée " Champ de tournesols, embrasement et ténèbres ", qu'aujourd'hui les armes du poète défaillent, de son aveu même, là où le peintre conquit à tous risques " la haute note jaune " (b). Ce sont vingt-quatre proses de six à huit lignes inscrites sur douze pages, " déclinées à l'aplomb d'un champ " au fil du même nombre d'heures. Un récit s'y déploie, celui d'un œil qui se " heurte comme à son propre corps à la masse mouvementée des tournesols " (45). Si l'on pense ici forcément à Merleau-Ponty (c), l'expérience n'a rien de spéculatif : l'irradiation de la lumière sur ce champ d'héliotropes mouvants provoque une série d'hallucinations reptiliennes, aquatiques, mythiques, politiques, cosmiques, quasi quantiques, etc., scandées par le constat d'une impuissance foncière de l'écriture à rendre l'énergie métamorphique d'une natura naturans, que ce soit dans l'élan de la lumière ou dans la braise de son déclin. Quand il s'agit, au-delà des surfaces, d' " atteindre d'autres plans pressentis ", la langue s'avère " leurre ", " fable ", " bégaiement " : " il faudrait, devant " l'essaim des capitules ", écrit J.-P. Chambon, " ne pouvoir écrire qu'avec de la fumée " (53). - Ce que peut le pinceau, se dit-on, en songeant à l'art de Shitao ou à la tentation des signes purs chez Michaux. N'importe : de l'attention désespérée œuvrant à capter en ce champ " la part de l'invisible aperçu occultement " (Klee), résulte, pour nous, une étrange beauté désemparée.
~ Festina lente. L'une des marques de J.-P. Chambon dans le champ poétique contemporain, est son approche de la narrativité. Le lire ou l'écouter (ses lectures publiques sont très émouvantes) c'est pénétrer dans un univers où un chercheur se hâte lentement - très lentement parfois - car il opère dans l'infinitésimal du visible. Le lire, c'est souvent le suivre en de minutieuses explorations aux confins de la dissolution des objets et des êtres, en ce qu'il nomme le " grumeleux ", le " pulvérulent ", le " granuleux ", l' " effiloché " : " grumeaux de cendre ", " flocons de lait dans la lumière ", " animalcules ciliés ", " phrase larvaire " etc., comme façons de suggérer " l'innommé ", alias l'obscur, l'opaque ou l'envers, qu'il s'agit très précisément de traquer en tous ces poèmes. Ce qui ne peut s'opérer, semble-t-il, qu'au prix d'un ralentissement délibéré des flux : " J'aimerais pouvoir juguler un instant le courant " (54). Ce freinage mental, grammatical et rythmique du jaillissement phénoménal où, par exemple, " la foudre refroidie/dissipe au ralenti le panache de ses fusées " (125), n'exclut d'ailleurs pas des accélérations : " Il faut ainsi parfois creuser dans le noir/progresser en aveugle//Jusque vers cette orée/où la lumière mentale/Va enfin pouvoir sourdre ou fulgurer " (67) - mais il procède surtout d'une longue patience expérimentée à travers l'écriture dont atteste particulièrement la dernière section, intitulée " Bonhomme de neige s'effondrant ". Dans un territoire dont les Extraits du corps de Bernard Noël avaient procuré la première carte, quelqu'un dont la parole est " suspendue/à une pulsation de points " (126), reprend l'exploration, grimpant " parmi des éboulements de silence " (120), " sur la paroi qui se dérobe " (126) - celle d'une page où se projette un corps écrivant comme on progresse dans la neige et le froid, jusqu'à l'exténuation. C'est à ce prix de l'osmose péniblement recherchée avec l'intimité de la matière, que peuvent émerger tels vers où " Toute la lumière s'écoule/entre les grains de sable ", rédimant la hantise inaugurale de l'absolue ténèbre.
- Mais, demande-t-on, ce titre : L'Écorce terrestre ? quel rapport avec le sujet ? - C'est qu'il intitule la Ve section ; et quant au fond, la parole est à Roberto Juarroz : " La forme est un espace distinct/qui fait pression sur l'autre espace/comme le ferait une écorce " (d).
Jean-Pierre Chambon, L'Écorce terrestre (dessin de couverture, Jean-Frédéric Coviaux), Le Castor Astral, 2018, 130 p., 12 €.

Jean-Nicolas Clamanges

Journal du regard, P.O.L., 1988, p. 80.
Lettres à Théo, L'Imaginaire/Gallimard, 1988, p. 477.
L'Œil et l'Esprit (1964), folio-essais, 2018, p. 21-22.
Poésie et réalité, Lettres vives, 1987, 2 e édition, p. 23.

Extrait
(p. 45-46 et 49-50)
Champs de tournesols, embrasements et ténèbres
Le jour exulte... Trop de lumière... L'air est saturé d'un grain imperceptible, irritant, qui lui prête une étrange densité... Là-bas, des fronts casqués d'or s'entrechoquent mollement pour se fondre peu à peu en la même dure lueur... L'œil aurait préféré le mince espace d'une orée pour son élan, mais il est d'emblée projeté parmi la splendeur accablée, les myriades fauves, le tournoiement confus des tournesols...
Ce sont brusquement comme les embryons d'autres mondes encore chancelants que révèlent, dans la chaleur accablante de l'été, ces globes couronnés d'écailles... Toutes ces ombres claires aux contours fiévreux, ces halos bleuâtres expulsés du nuage natal... Cherchant à atteindre d'autres plans pressentis, je me heurte, comme à mon propre corps, à la masse mouvementée des tournesols...
J'attends qu'une fine sensation m'éveille et m'instruise d'un semblant de sens... En vain... Je ne perçois que le progrès d'un lourd et dense piétinement bientôt empêtré à de trop drus réseaux de tiges... Et plus haut, éparpillées par la déflagration diffuse d'un éclair, filent de rapides moires parmi des cœurs d'éponges gorgés de nuit... Une traîne de scintillements s'effiloche dans le cliquètement d'hélices mauves, dans le sourd vrombissement des tournesols.
Tout penche, tout semble répondre à l'ordre de la lumière et du vent... L'œil s'applique à supposer dans le grouillement le tracé malhabile des constellations... Ce sont bientôt des frictions de galaxies, des mécaniques célestes aux mouvements détraqués, le flottement d'amas lumineux, de grands soleils, tisonnant l'espace... Ce ne sont encore, avant la dérive insensée des images, que les disques grisâtres des tournesols...
[...]
À l'infini je lis parmi la feuillaison la même syllabe ânonnée, comme si l'œil du silence demeurait halluciné par la trace du premier terme infranchissable, toujours recommencé... Un bégaiement retient la fable entre des lèvres qui se fanent... Mais au sein des feuillets jaunis réside un grain noir, et c'est la charge de tout l'obscur de la terre qui se manifeste là, au cœur navré des héliotropes, dans l'éblouissement du miracle, dans la splendeur éphémère...
Ces grésillements de braise, ces copeaux d'ombre, ces gerbes, ces écailles, ces cristaux concassés, la lumière en ployant voudrait les rendre à une égalité opaque... les tenir à une distance sans heurt, une confusion sans distance... Où tout serait enfin dilué en une cohue de pigments, dans la traînée errante du pollen...
D'hallucinants disques de toupies, de grands squelettes nimbés de feux follets, des lambeaux d'ailes membraneuses comme les mues d'étranges espèces nocturnes égarées dans le jour... C'est encore trop dire, approcher avec des images trop fermes ce qui échappe à tout contact... Ce qui évoque une si âpre sécheresse et qui, de si loin, ressemble pourtant au mouvement d'une eau contenue...
Une mer grise où tremblent des lampes... On y navigue à l'estime... Mille soleils miroitent sur les eaux surnaturelles, des méduses aux visages d'enfant viennent se nourrir du lait de la lumière... Puis ce sont des vieillards aux traits effondrés, des têtes de rois qu'on brandit au bout de piques... Tout est vu à travers la buée qu'exhale la bouche sitôt qu'elle forme les mots de la vision.


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