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(Feuilleton) Enquêtes, par Siegfried Plümper-Hüttenbrink, #5, Spectographie

Par Florence Trocmé


ENQUÊTE (5)
SPECTROGRAPHIE
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Le monde n’a pas d’envers, sauf derrière nos yeux : ce retournement s’appelle la vision.
Mais chacun lui préfère la vue, qui remet les choses à l’endroit.
Bernard Noël

Vision.  
À l’ère du numérique on a vite fait d’oublier que la photographie fut à son origine un acte funéraire pour se concilier les ombres et reflets de toutes choses. Aux yeux de certains elle s’avérait même un acte impie, attentant au sacro-saint Mystère de l’Incarnation, alors que d’autres prisaient en elle de vagues relents spirites. Et il est vrai qu’une photographie peut nous revenir parfois de fort loin et au point d’opérer une sorte de saignée mnésique en nous. Tout se passant alors comme si la charge talismanique qui l’aimante lui restituait la double force d’invocation et de conjuration que durent sceller les sels argentiques d’antan. Ces cristaux luminescents, et dont la dissolution dut entrouvrir la vue sur une vision spectrographique, teintée de magie noire.
Memento mori.
Eugène Atget avait coutume d’inscrire en marge de tous ses clichés photographiques la mention : - "Va disparaître". Avait-il en vue quelque éclipse astrale ? Ou voulait-il nous dire par ce décret fatidique qu’il ne nous livrait que des fantômes d’images qu’il dut entre-apercevoir à la Pointe du jour et dont il fut le témoin oculaire ? Ses vues d’un Paris désert, abandonné des Dieux et des Hommes, le laisse à penser. Elles attestent de la nature foncièrement endeuillante, voire funéraire qu’eurent les premières prises photographiques. Le vif en sort voilé, incinéré en mémoire. Comme si la photographie rimait à l’origine avec l’ex-voto de quelque memento mori. Et si son action s’avère mortifiante, n’est-ce pas de tout miser sur une seconde vie qu’elle livre à titre posthume ? En une fraction de seconde, elle n’est pas sans accéder à une sorte de Zwischenzeitraum, un bref espace de temps, et qui s’entrouvre sur un simple déclic, entre vie et mort. 
"Ça aura été..."
On voit des berges à la dérive, des façades inhabitées, des rues sans âme qui vive. Tout un décor désaffecté, qu’on dirait d’outre-monde, et qui présente par endroits un relief éminemment spectral. À le scruter de près, tout semble en lui étrangement muséifié par une patine d’antan comme diluée en fond d’air. Tout y menace ruines, suite à l’on ne sait quel naufrage, et que l’œil d’E. Atget tenta de visionner photographiquement.
Il tenait ses prises de vues pour des documents de sauvegarde d’un monde en passe de disparaître, comme le notifie la fatidique mention qu’il inscrivait sur ses clichés. Un monde plus qu’hypothétique, qui "aura été" vu, et dont on ne sait au juste si nous en sommes à titre posthume les défunts ou les survivants. S’il est une fiction, il n’est toutefois en rien imaginaire comme l’endeuillant "Ça a été" barthésien et qui ne sera jamais plus. Car ce monde, qui aura été entre-aperçu au futur antérieur, reste à inventer ex nihilo. Il ne porte en rien l’ombre restrictive d’un regret. Il ne fait l’objet d’aucune remémoration. Aucun souvenir ne le grève. Aucun voile ne l’endeuille d’un passé. Il tiendrait plutôt d’un souhait inavoué d’enfant, quelque vœu à faire ou hypothèse à soulever à l’aide d’un "Ça aura été"...
Un monde aura été ainsi vu et vécu, sans doute en quelque vie antérieure ou parallèle, et que nous en venons à visionner aussi au cours de cette seconde vie que nous avons coutume de mener clandestinement dans nos escapades oniriques. Une fois engagé dans l’image à prendre d’un tel monde, on n’est pas sans pressentir que tout devra y disparaître, s’éclipser comme par enchantement, pour parvenir à ré-apparaître et faire retour en nous par voie de rémanence rétinienne. Henri Matisse dut le deviner lorsqu’au soir de sa vie il disait "être fait de tout ce qu’il a vu". Ses yeux ayant à tout jamais mémorisé ce qu’il dut voir, sous forme d’images matricielles.  
Images-fantômes.
Vocativement, la visée de toute photographie n’est-elle pas de spectraliser le vivant ? En laissant l’autre s’incarner en absence, en captant son corps auratique, n’en fait-elle pas à tout jamais un revenant ? Pour preuve d’une telle assertion on pourrait se référer à Nicéphore Niepce qui tira en 1820 sa première épreuve photographique sur une couche photo-sensible de bitume noir, dit de Judée, qui provenait de la Mer Morte, et auquel recouraient les Perses de l’Antiquité pour momifier leurs morts. Comme si le simulacre d’une seconde vie se dupliquait là en miroir par l’entremise de la mort, et pour faire de nous, sous forme d’images-fantômes, d’improbables revenants. Au regard de telles malversations, perpétrées du fond d’une camera oscura, Walter Benjamin nous rappelle qu’il y eut une levée de boucliers venant d’un journal germanique - le Leipziger Anzeiger - qui disait que "fixer ainsi de fugitifs reflets est un acte blasphématoire", vu que "l’homme a été créé à l’image de Dieu, et qu’une telle image ne saurait être conçue par une machine". Face à ce crime de lèse-Divinité, le physicien Arago rétorquera officiellement en Juillet 1839 par un discours tenu devant la Chambre des Députés, et au cours duquel il prend la défense de l’invention de Daguerre. Il dit entre autres qu’elle permettra de dresser la carte astrale du ciel et d’établir un corpus des hiéroglyphes égyptiens. Comme si sa mission première était d’explorer l’espace intersidéral et remonter jusqu’à la nuit des temps. Joindre l’antan avec l’ailleurs.

Double vue.
Un siècle plus tard Walter Benjamin parlera d’un inconscient optique et qui serait à l’œuvre dans la photographie. Plus précisément d’un espace élaboré de manière inconsciente, et au fort duquel la vue peut se fractaliser, s’anamorphoser, et virer en vision. Il le perçoit dans des images photographiques de plantes réalisées par Bloßfeldt et qui semblent le douer d’une double vue. Lui faisant voir une crosse épiscopale dans une fougère arborescente et des insignes totémiques surgir dans des pousses de marronnier. Tout se passant comme si les images s’avéraient mutables par le simple fait d’être toujours en "correspondances" les unes avec les autres. Transitoire, mutante, douée de métamorphisme, chaque image pouvant à tout moment en cacher ou en révéler une autre, et dont elle serait comme la doublure ou l’ombre portée.

Traversée orphique.

Et si photographier n’était qu’un acte de survie et qui se négocie en pleine mort ? Un acte perpétré en dernière instance et dont on ne sait au juste de quoi il est le déclencheur, sinon qu’il relierait en interface vie et mort. N’invoque-t-il pas déjà les ombres qu’il s’emploie à skiagraphier sur fond de mort pour les faire revenir à la vie ? Et on peut supposer qu’aux yeux de certains photographes-spirites, il devait être étroitement lié à la traversée orphique qu’Eurydice dut effectuer de sa propre mort. Tenue pour morte, on sait qu’elle dut revenir brièvement à la vie, et ce en "morte-(re)vivante". Le sortilège quasi alchimique du bain révélateur étant là pour la faire revenir, assurer sa revenance, et lui accorder ce sursis de vie, mais sans qu’elle puisse reprendre connaissance d’elle-même et venir enfin à jour. Sa traversée, effectuée de nuit, ne livrera d’elle que l’ombre d’une revenante, autant dire sa doublure, et ce dans un film qui ne verra jamais le jour de ce qu’elle le visionne à yeux fermés. Cette revenance d’entre les morts qui fait d’elle une somnambule, s’avère à la clef d’un rite dont nous ignorons tout, sinon qu’il devait - au dire des Pythagoriciens - vous initier à la souvenance de vos vies antérieures ou parallèles. Et tout porte à croire que cette revenance, qu’on dirait d’outre vie, est aussi obscurément en jeu dans toute photographie comme son impensé. À plus forte raison lorsqu’elle s’effectue par voie de rémanence rétinienne, et au cours de cette autre traversée, toute aussi fulgurante, qu’entrouvre en pleine nuit une camera oscura.

Deadline
En franc-tireur, Denis Roche a su jouer du rituel funéraire auquel convie la camera oscura, et ce en recourant à ces simulacres optiques que sont les ombres portées et les reflets vitrés. Il ira même jusqu’à voir dans le boîtier photographique l’équivalant d’une tête de mort. Le Caput mortem d’une tête sur trépied. Et à cette tête de mort et qui n’en démord pas, il lui aura fait face, hanté qu’il était par sa propre mort qu’il dut croiser photographiquement à plusieurs reprises. Comme en atteste une photographie datant d’un jour de juin 1985, où on le voit s’avancer face à un mur à Cologne qui se trouvait être tagué d’un squelette en forme de hiéroglyphe. "Non passare. On ne passe pas"- semblait-il lui signifier. La deadline - cette ligne d’échéance que creuse la mort - reste infranchissable, comme en témoignent du reste maintes de ses photographies qui l’invoquent et que pour mieux la conjurer.

©Siegfried Plümper-Hüttenbrink
Photo Sabine Bultot


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