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Leïla Slimani : Marie-Antoinette en zone libre

Par Alyette15 @Alyette1
Leïla Slimani : Marie-Antoinette en zone libre Salut Leïla,

C'est Astrid, je venais prendre de tes nouvelles. Pas trop dur aujourd'hui ? Je prends la liberté de te tutoyer, " je dis tu à tous ceux que j'aime " mais aussi à ceux que je n'aime pas. Un vœu d'égalité sans doute ... Cette égalité que tu glisses par effraction dans ton journal du confinement paru dans le Monde , comme pour t'excuser de ne rien y comprendre et aussi parce qu'il faudra bien préserver la posture dans les dîners en ville (prions pour qu'une bonne fée sertie de Covid les rendent impossibles à tout jamais) ou sur les plateaux de télévision où le spectateur lambda du service public a le devoir de te lire et de te considérer comme l'écrivain majeur de cette décennie. De ces écrivains qui pour apprendre à scribouiller sont passés par les très Jet-set ateliers d'écriture dispensés par la confite Gallimard dans les quartiers nécessiteux, ne l'oublions pas. Pas folle la guêpe, un petit coup de larmoiement littéraire sur les classes laborieuses en tout début de paragraphe et les lecteurs du monde aussi altruistes que Christian Estrosi affalé sur son canapé de la Riviera n'y verront que du feu et t'applaudiront des pieds et des mains (lavées à plusieurs reprises au gel hydro-alcoolique, parce qu'ils en trouvent eux).

Alors Leila, comment se passe l'observation mélancolique de l'éclosion des bourgeons balbutiant leur amour de la vie sur les arbres de ton verger ? As-tu vu un fragile pétale s'extraire de son protecteur cocon ? Qu'en est-il du gribouillage du Coronavirus couronné par tes enfants rieurs dans la vaste salle à manger familiale où flotte l'odeur de la tarte tatin préparée par tes blanches mains ? As-tu contemplé les éoliennes efflanquées en pleurnichant sur le sort de cette pauvre planète dont tu déplores la déconfiture tout en ayant entassé ta marmaille dans une grosse berline qui fait vroum- vroum pour rejoindre le pays des culs-terreux ?

Alors Leila as-tu dépassé l'état de sidération ? As-tu avancé dans la lecture de la Belle au Bois dormant ? Comptes-tu t'endormir pour toujours en attendant le baiser de prince charmant ? Ce qui finalement et sans vouloir être méchante, ne serait pas une si mauvaise idée pour la littérature, la vraie entendons-nous. Comment vont les habitants de ton village et les quelques commerçants ouverts parce qu'ils ont la conscience du ventre ? Epiciers qui doivent t'attendre la peur nouée aux tripes avec ces mots simples coincés en travers de la gorge, mots qu'ils n'oseront pas te dire parce qu'ils ont de l'éducation " Encore une conne de parisienne pédante qui vient contaminer notre beau village alors que nous n'avions aucun cas de Coronavirus ". As-tu acheté ton fromage affiné chez le fromager, tes légumes frais au marché et quelques confiseries locales fabriquées par ces gens du coin si charmants aux joues un peu rougeaudes ?

Sais-tu espèce d'imbécile même pas heureuse, que les CHU de Province, cette même Province des ronds-points que tu regardais d'un œil détaché quand elle s'est ensoleillée en novembre 2018, cette même Province que tu t'empresses aujourd'hui de rejoindre comme si tu rejoignais la zone libre respectant ainsi le réflexe de ta classe, la supérieure cela va de soi, que les CHU de Province donc, sont saturés et redoutent l'afflux des Parisiens soudain épris d'une passion pour la chlorophylle ?

Alors Leila on abandonne sa maman dans cet épouvantable Lutèce où s'agglutinent les cons dans les supermarchés, ploucs en venant presque aux mains pour un maigre rouleau de PQ car terrifiés par la peur de manquer. C'est pas jojo tout ça. Mais, toi tu n'as pas besoin de PQ, il parait que tu chies des fleurs de cerisier.

Nous sommes le 21 mars 2020, c'est le printemps à Paris. Youpi. Mon rideau frémit de mécontentement, l'air est glacé et les cloches de mon quartier sont muettes priant en sourdine pour leurs brebis égarées. Pas un rayon de soleil, pas d'horizon, car le printemps ne peut pas exister sans ceux qui le regardent.

A l'angle de ma rue la boulangère dans sa boulangerie tient le coup et elle aide une petite mamie aussi seule que Robinson à remplir son caddie déglingué se moquant des gestes barrière face à un tel dénuement. Quelques rues plus loin l'Hôpital Georges Pompidou devenu une immense Cathédrale silencieuse, une tranchée javellisée où les soignants à peine masqués prennent en charge celles et ceux qui ne peuvent plus respirer. Détresse respiratoire, c'est comme ça qu'ils disent en cachant leurs larmes face à l'ampleur de la tâche, face à l'inévitable tri qui les attend. Dans une salle de réanimation au sous-sol un homme meurt seul, sans aucune main à tenir. Il aurait bien aimé lui aussi, voir les bourgeons éclore et sentir une dernière fois la caresse du vent sur sa peau.

Allez Leila, il est temps de te quitter. Je te laisse à tes larmes de caïman, à tes éoliennes, à tes mantras écologistes, à tes tartines de Nutella en priant très fort pour que tes inepties ne viennent plus jamais souiller la blancheur du vélin.

Il est 11h21, dans leur HLM mes parents tuent le temps. Je pense à cette phrase de ma mère : ce virus est le virus des consciences. Je l'embrasse tendrement. Du bout du cœur.

PS : tu passeras le bonjour à Marie Darrieussecq, ta copine écri-vaine de confinement en pleine nature fatalement émerveillée par les scintillements de l'océan. Je crois que les farouches Basques ont finalement réinstallé la plaque d'immatriculation Parisienne de sa bagnole durant la nuit. Astrid Manfredi, copyright tous droits réservés le 21 mars 2020.

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