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Les limites du confinement

Publié le 14 mai 2020 par Anargala
Indra's Magnificent Jeweled NetOn se dit que l'on "sort du confinement".
Cela me rappelle la notion de confinement dans la philosophie de la Reconnaissance. 
Selon une certaine interprétation des résultats de la méthode scientifique, le monde serait fait de forces aveugles, isolées quand au sens. Trouver du sens, c'est-à-dire des rapports (ratio), serait le propre des esprits échauffés. Cela n'est pas entièrement faux : il y a, de fait, des esprits paréidoliques et le Nuage (comme n'importe quelle religion) est plein de ces figures imaginaires. Selon cette vision réductionniste ou émergentiste, l'ordre surgirait du chaos par la seule interaction d'éléments isolés, chacun étant confiné en soi. Le sens et les relations sont toujours de l'ordre (!) du construit, jamais du donné.
Il y a une philosophie qui en a fait son cheval de bataille et même sa religion : le bouddhisme. Selon le bouddhisme, tout est fait d'éléments uniques, discrets, singuliers, absolus, isolés les uns des autres. Il n'y a aucune relation réelle. Donc le sens ultime des choses, c'est l'absence de sens. Tout sens est un rapport entre les choses. S'il n'y a pas de rapport réel, alors tout sens n'est qu'une construction sans réalité. C'est une vision radicale : la paix intérieure au prix du sens. Un minimalisme censé être libérateur, comme le pyrrhonisme, mais au prix d'un jeûne absolu. Il y a une force indéniable dans cette ascèse. Mais elle débouche sur une liberté toute négative. Cela est vrai, ou plutôt c'est un moment du vrai, une facette du vrai, mais non pas son tout.
Car enfin, nous avons besoin de rapports entre les choses : et rapporter, c'est juger, c'est mettre en relation un concept avec un autre. Nous ne pouvons nous contenter de concevoir (au sens ancien : former une image corporelle ou une idée intellectuelle). Nous n'avons d'autre choix que de juger, de raisonner, d'ordonner. Il y a "la Terre". Il y "le rond". Comment s'empêcher de juger que "la Terre est ronde" ? C'est-à-dire, comment ne pas relier ? Et encore, ceci en admettant que "rond" soit bien une idée simple, et non le produit d'un jugement antérieur, ce qui est loin d'aller de soi. Toute "partie" est elle-même un "tout" composé de parties. Donc il n'y aurait même pas de "parties" sans pouvoir d'unifier, comme le montre Proclus dans le premier théorème de ses Eléments de théologie : "être une chose, c'et être une chose". Rien n'existe sans unité, pas même le néant.
Or, cette unité doit être un acte, un acte qui met les choses en relation. Donc cette unité ne peut être l'une de ces choses qu'elle met en relation. L'unité, au-delà de l'être... L'un, cause de tout, est au-delà de tout. Et cette unité qui n'est pas une chose, mais un acte, ou une activité, un pouvoir (shakti), un dynamisme, est la conscience, qui n'est ni rien, ni autre chose. 
C'est ainsi que la Pratyabhijnâ contre, de manière magistrale et avec une incroyable profondeur, le bouddhisme. 
Ce dernier affirme qu'il n'y a pas de conscience unificatrice, parce que cette hypothèse est inutile. En effet, selon le Bouddhiste Dharmakîrti, chaque élément/instant conscient est comparable à un flash qui manifeste son contenu tout en ayant conscience de soi. Autrement dit, chaque instant d'expérience, chaque atome réel de nos vies imaginaires est à la fois sujet ET objet, contenant et contenu, conscience et objet de conscience. Donc il n'est pas besoin de poser un Soi/ une conscience en plus de ce continuum d'instants, de flash conscients.
Mais la Pratyabhijnâ met en lumière (prakâsha !) la faiblesse cachée qui fait aussi la force de cette théorie minimaliste : 
Si chaque instant/conscience est capable de se manifester soi et son contenu propre, alors il s'ensuit qu'aucun de ces instant ne peut manifester un autre instant. Chaque "flash" est strictement confiné à soi (svâtmapratishhita). Il y a une raison additionnelle à cela, et forte : une conscience ne peut viser une autre conscience. Une conscience ne peut viser qu'un objet. Une cognition d'une cognition est chose impossible car, dès lors que la conscience devient objet, elle n'est plus conscience, attendu que le propre de la conscience est de "manifester" : dès que ce "pouvoir de manifester" devient objet manifesté, il n'est plus "pouvoir de manifester". Il n'est plus conscience. 
Pour ces raisons, les instants de conscience ne peuvent se mettre en relation d'eux-mêmes, de leur propre chef. Il faut admettre un pouvoir de synthèse qui les met en relation et qui les dépasse. Tout est conscience, mais tout n'est pas conscient. Et ce qui dépasse ces "flash" et qui a ainsi le pouvoir de les mettre en rapport (donc de juger, de raisonner et d'ordonner), c'est la conscience éternelle, le Soi, le Sujet véritable.
Utpaladeva exprime ainsi cette conclusion, dans le passage central de son Poème pour la reconnaissance du divin en soi (Îshvara-pratyabhijnâ) :
evam anyonyabhinnānām aparasparavedinām
jñānānām anusaṃdhānajanmā naśyej janasthitiḥ //

na ced antaḥkṛtānantaviśvarūpo maheśvaraḥ
syād ekaś cidvapur jñānasmṛtyapohanaśaktimān // IPK, I, 3, 6-7

"Et par conséquent, les cognitions [=les "flashs", les instantanés conscients] 
sont séparés les uns des autres, 
ils sont mutuellement aveugles.
De sorte que l'existence des gens,
qui est engendrée [tout entière] par des synthèses [entre ces cognitions séparées],
périrait s'il n'existait un Maître absolu,
en qui existent toutes choses, qui est [pourtant] un,
qui est conscience, et qui possède
les pouvoir de percevoir, de rappeler [ce qui a disparu]
et d'oublier [une partie de ce qui est pourtant présent]."
Chaque chose est confinée à elle-même. Or, tout notre vie repose sur un réseau de relation entre les choses. Donc il doit exister un tel pouvoir de synthèse : c'est la conscience, c'est le Soi.
Ainsi, la conscience est tout le contraire d'un confinement en soi (svâtmanishthâ). Elle est ouverture (vikasvarâ), expansion (vikâsa), transcendance de soi (svaparaishca), manifestation de soi comme étant autre, autonomie (svâtantrya), extase (visarga), ravissement (uccalattâ), paradoxe réconciliant (paramâdvaita), mouvement immobile (spanda), balancement (lolatâ), le fait de n'être pas limité à être soi (svâtmamâtrâpratishthita), d'être vide et franc de toute essence fixe (nihsvarûpa), à l'instar du miroir qui, incolore en soi, peut accueillir toutes les nuances. 
Telles sont, en bref, les limites du confinement. Et telle est l'absence de confinement que désigne le mot "conscience".

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