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(Anthologie permanente), Sophie Coiffier, Le Poète du futur

Par Florence Trocmé

CoiffierPoezibao tente de donner leur place aux livres parus juste avant le confinement, voire pendant. Par exemple Le poète du futur de Sophie Coiffier publié aux éditions Lanskine.
Sophie Coiffier est docteur en arts plastiques et a enseigné pendant plusieurs années à l’Université de Paris 1, puis dirigé des mémoires de fin d’étude et animé des ateliers d’écriture à l’École nationale Supérieur de Création Industrielle (ENSCI) et à l’Université de Rennes 2. Aujourd’hui écrivain et chercheuse indépendante, elle participe à plusieurs projets d’exposition et de publication.
Elle a publié Le Paradoxe de l’instant (2007), Les Ciels (220), Me and my dog (2012), ces trois livres aux éditions MIX et Paysage zéro en 2017 aux Editions de l’Attente.
Nine
C’est quoi le texte du futur ?
un non tissé,
un non humain,
un produit,
un calcul,
une table,
un cheval,
un paysage,
un être qui s’emmerde,
tout le monde qui étouffe dans le silence assourdissant
d’une canopée étiolée et vidée de ses êtres piaillants.
Ce serait quoi un texte dans ce silence ?
Qui ne serait pas un brouhaha de slogans,
   de promesses, de discours marketing,
   de branding, de bashing, de verbes inaccomplis,
toujours plus prompts à désigner, toujours moins enclins à
décider,
c’est quoi le futur texte ?
Vrombissement des machines d’abattage,
engins de forage, ça creuse ça creuse et
toute cette rage, Notre terre pardonne-nous,
comme nous pardonnons aux cieux qui nous
ont ensevelis. Notre terre vomis-nous comme
nous rendons grâce à des maîtres imbéciles.
Le superscanner à impulsions fait des sons bizarres. On pourrait même croire qu'il a rougi. Je concentre mon regard sur le skaï de la berline rouillée et m'exhorte à ne rien penser. C'est facile quand il y a nothing autour, plus rien à désigner, les mots ne représentent plus grand-chose. Permettez, permettez que j'en garde quelques-uns dans une boîte. Je les sortirai aux grandes occasions comme des petites statuettes d'argile. Un grand NON et un grand VIDE auront leur place en haut de l'armoire. Déjà l'armoire, la table, la chaise, faudra-t-il tout reprendre de zéro ? Ne restera que l'art pour peindre l'apparence d'une apparence de ce qui n'existe plus. Le superscanner à impulsions a changé de place. Il me scanne désormais l'œil gauche. Je lui souhaite bien du plaisir. Il va devoir traverser le marécage de mes corps flottants, la vase des grandes profondeurs, la blessure de qui voit qu'il n'y a plus rien à voir. L'insecte mécanique vrombit furieusement autour de mon crâne comme s'il espérait que je dise quelque chose. Il ne manquerait plus que ça. J'écris en secret dans ma tête, mais je ne vais pas le crier sur les toits.
La terre craque autour de l'épave, plusieurs mois qu'il n'a pas plu, la poussière s'évade de la gangue primitive pour venir empoisonner l'atmosphère. L'insecte vorace en informations fait mine de s'éloigner, mais je ne doute pas qu'il ait enclenché son enregistreur à distance, des fois que j'aurais eu envie de me mettre à parler tout seul. Tu peux toujours rêver. Rêver, c'est le premier verbe dont le sens a été annulé, c'est pour cela qu'on en est là.
Sophie Coiffier, Le Poète du futur, Éditions LansKine, 2020, 88 p., 13€, pp. 16-18.


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