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(Anthologie permanente) Louise Glück, quatre traductions inédites de Michel Murat

Par Florence Trocmé


Michel Murat a proposé à Poezibao ces quelques traductions inédites de Louise Glück.
POUR MA MÈRE
C’était mieux quand nous étions
ensemble dans un corps.
Trente ans. L’écran vert
de tes yeux filtrant
sa lumière, la lune
s’insinuait dans mes os
quand nous étions
dans le grand lit, dans le noir,
attendant mon père.
Trente ans. Il a fermé
tes paupières avec
deux baisers. Et puis le printemps
est venu, et m’a privé du savoir
absolu
de ceux qui ne sont pas nés,
laissant le mur de briques
à ta hauteur, faisant de l’ombre
sur tes yeux, mais c’est
la nuit, la lune
a pris place dans le hêtre,
ronde et blanche au milieu
des fines marques d’étain des étoiles :
Trente ans. Un marais
s’étend autour de la maison.
Des écoles de spores circulent
derrière les ombres, dérivent parmi
les battements ténus de la végétation.
(La maison des marais)
*
PORTLAND, 1968
Tu es debout comme les rochers
que la mer cherche à toucher
de ses vagues de désir transparentes ;
en pure perte, finalement ;
tout ce qui est fixe est en pure perte.
Et la mer triomphe,
comme tout ce qui est trompeur,
tout ce qui est fluide et féminin.
Par derrière, un objectif
s’ouvre pour ton corps. Pourquoi
te retourner ? Peu importe
qui est le témoin,
pour qui tu souffres,
pour qui tu te tiens debout.
(Figure qui descend)
*
LE TRIOMPHE D’ACHILLE
Dans l’histoire de Patrocle
personne ne survit, pas même Achille
qui était presque un dieu.
Patrocle lui ressemblait ; ils portaient
la même armure.
Toujours dans ces amitiés
l’un sert l’autre, l’un est moins que l’autre ;
la hiérarchie
est toujours visible, même si la légende
n’est pas digne de foi –
la source en est le survivant,
celui qui a été abandonné.  
Qu’est-ce que l’incendie des vaisseaux grecs
en face de cette perte ?
Dans sa tente, Achille
souffrait de tout son être
et les dieux ont vu
que c’était un homme déjà mort, victime
de la part de lui-même qui aimait,
la part qui était mortelle.
(Le triomphe d’Achille)
*
IMAGE DANS LE MIROIR
Ce soir dans la fenêtre noire je me suis vue comme
l’image de mon père, dont la vie
s’est passée comme ça,
à penser à la mort, à l’exclusion
de tout objet des sens,
si bien qu’à la fin cette vie
a été facile à quitter, puisque
elle ne contenait rien : même
la voix de ma mère ne pouvait le faire
changer ou revenir
parce qu’il croyait
que faute de pouvoir aimer un être humain
on n’a pas de place dans le monde.
(Ararat)
Louise Glück, traductions inédites de Michel Murat
(Pour des raisons de respect du copyright, Poezibao a choisi de ne pas donner la version originale des poèmes. On peut néanmoins lire en ligne For my mother, The Triumph of Achille, Portland, 1968, et Mirror image.)


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