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Annette, de Leos Carax

Par Timotheegerardin
Annette, de Leos CaraxLes réserves que je lis sur Annette me semblent souvent très justes, mais n'entament pas le souvenir entêtant que je conserve du film. Holy Motors m'avait semblé, à l'époque, encombré par les incarnations successives de Denis Lavant, puis sauvé par les passages musicaux. Logiquement, la réussite d'Annette vient aussi de sa dimension musicale.

La partition de Sparks reprend une habitude de la comédie musicale : celle des scènes purement descriptives où les personnages disent qui ils sont ("I'm the accompanist") ou se contentent de répéter leur état sentimental ("We love each other so much"). Ce qui a pu être perçu comme de la platitude ou un défaut de narration me semble être une tendance volontaire à s'attarder sur le cadre de l'action au lieu de la laisser se dérouler. En se décrivant eux-mêmes, jusqu'à la redondance - comme quand les personnages d'un musical clament "That's entertainment!" -, ces numéros prétendent révéler un ressort des situations dissimulé dans les apparences : ainsi le rire artificiel du public d'Henry McHenry (nom tautologique par excellence), bien loin de la réaction spontanée, sert à dépeindre un rapport de force entre l'humoriste et ceux qui l'écoute. Systématisant cette idée, le film met d'ailleurs du rire partout, tout en se passant de la comédie : ainsi dépouillé de sa drôlerie, le rire n'est qu'un instrument de puissance. C'est quelque chose de vital et de monstrueux qui sert tantôt à tuer (les chatouilles) tantôt à donner vie (l'accouchement).

Les personnages d'Annette sont pris dans un rapport inextricable entre l'intériorité et l'extériorité. D'un côté, la musique expose leur sensibilité et en fait des coeurs à ciel ouvert, et de l'autre elle les embarque dans quelque chose qui semble les dépasser : les stéréotypes propres à cette forme musicale, mais aussi un rapport au tragique, au sentiment que tout est déjà écrit. Pour cette raison, le film offre une vision déstabilisante de la culpabilité, à la fois propre et impropre à décrire la marche implacable de son personnage principal vers la destruction. D'un côté il n'est que le jouet de cette "sympathy for the abyss" qu'il invoque à la fin du film, mais de l'autre, c'est bien sa toxicité propre qui contient tout le tragique de son histoire : c'est lui qui projette son amante en actrice vouée à la mort et son enfant en marionnette vouée à l'exploitation. 

Cette question de la culpabilité renvoie forcément à une autre, qui est celle de la réflexivité du film, Leos Carax se mettant en scène avec sa fille en ouverture, et pointant à la fin vers une identification avec le personnage principal. Quelles conclusions en tirer ? Le film ne le dit bien sûr pas, mais les références qu'il mobilise le placent quelque part entre la sublimation macabre et la confession. Le film irait autant chercher du côté des Chaussons rouges, de Powell et Pressburger, que d'un Raging Bull : comme le film de Scorsese, Annette montre d'abord un perfomer répétant ses répliques devant le miroir, personnage en peignoir associé à un animal ("the ape of god" vs. "the raging bull") rejouant pour le public l'histoire de son ascension et de sa chute. Côté pile : la sublimation macabre, la marionnette et son gorille abandonnés dans leur prison. Côté face : la confession et la nouvelle naissance d'Annette.

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