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Les Géorgiques, de Claude Simon

Par Alain Bagnoud

J'avais un mauvais souvenir de Claude Simon, sans connaître son œuvre en fait. Par des rumeurs, des recoupements. Ça venait de l'université. Le Nouveau Roman, etc.  Je liais Claude Simon à Robbe-Grillet que, lui, j'avais lu. Quel ennui ! Les Gommes, La Jalousie, Un Régicide... Il fallait se farcir tout ça, c'était obligé.
Du coup, Claude Simon avait été pris dans le sillage, soupçonné d'être accablant
Puis il y a une année ou deux, j'ai ouvert La route des Flandres. Par hasard. Parce qu'il n'y avait rien d'autre dans l'endroit où je séjournais (une chambre boisée avec aux murs deux chromos naïfs tirés au début du XXème siècle).
Il m'en est resté des images assez fortes pour que je m'attelle à une de ses œuvres maîtresses, paraît-il. Les Géorgiques, que je viens de terminer.  Dont le titre, bien sûr, est une allusion à Virgile et aux travaux des champs qui rythment aussi ce livre. 
EClaude Simont voilà, c'est fait, je tourne casaque. Je change de discours. Il s'agit de considérer dorénavant Claude Simon comme un très grand écrivain.
Les Géorgiques contient trois récits liés à la guerre, à l'Histoire, avec trois personnages principaux, qui au début ne sont pas très bien identifiés. Ça ressemble à une sorte de magma, mais un magma travaillé, un chaos organisé. On découvre l'existence d'un général qui sert la Révolution française et Napoléon, puis deux autres personnages s'insinuent dans  les phrases courtes qui décrivent sa trajectoire de façon atemporelle. Leur histoire prend de l'ampleur, leurs trajectoires se séparent, pour se rejoindre à nouveau, plus ou moins, à la fin.
Ils sont anonymes, mais on les a identifiés. O., c'est Georges Orwell, engagé dans la guerre d'Espagne, pris dans les combats intestins entre les communistes et les anarchistes en 1936 à Barcelone. Il essaie ensuite désespérément d'expliquer les causes du conflit alors que, selon Simon, si j'ai bien compris, l'homme est un jouet qui ne peut rien saisir, dans sa vie mais surtout dans la guerre, ce cloaque insensé, traversé par des forces irrationnelles qui lui échappent.
Un autre personnage est Claude Simon lui-même, avec son expérience de la défaite de 40 pendant laquelle il était soldat dans la Meuse en tant que cavalier. Et le général est en fait son aïeul.
Il y a quelque chose de proustien dans ce texte. La phrase, peut-être, longue, ramifiée, suggestive, qui tire un univers immense du souvenir et l'impose durablement, de façon définitive. Claude Simon est un de ces auteurs qui demandent un effort pour qu'on les suive. Mais on en est récompensé au centuple. Puissance de la langue, force d'évocation, pouvoir de la mémoire et de ses embranchements. Tout ça crée le sens de ce montage spatio-temporel, et l'impose comme une révélation.


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