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Alexandre Soljenitsyne, dénonciateur du Goulag

Par Argoul

Alexandre Soljenitsyne vient de nous quitter. Il a été la petite voix qui dit “non”, l’aile de papillon dont le battement a fait s’écrouler le communisme. Tout d’abord dans les têtes, et tout d’abord en France où le socialisme d’Etat gardait de chauds partisans. Après ses révélations détaillées, vécues et complétées par enquêtes de l’auteur, il n’était plus possible de voir l’URSS comme le laboratoire de l’avenir… Souvenons-nous.

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Dans les années 1970 en France, le Communisme fait de moins en moins recette. Georges Marchais est élu Secrétaire Général du Parti Communiste Français en 1970, mais un grand Parti Socialiste se reconstitue dès 1971 sous la houlette de François Mitterrand. Au Portugal, l’armée met fin à 40 ans de Salazarisme, mais le Parti Communiste échoue dans sa tentative de putsch et la démocratie s’installe. Aux Etats-Unis, la presse dénonce les mensonges du Président Nixon et l’oblige à démissionner malgré ses succès diplomatiques. C’est une leçon de liberté au pays du capitalisme triomphant, en contraste absolu avec l’URSS où les dirigeants cacochymes s’accrochent au pouvoir et pratiquent le népotisme à tout crin. En Asie, les communistes locaux appliquent Lénine à la lettre, sans états d’âme : le Cambodge passe aux mains des Khmers rouges, Saïgon tombe le 30 avril 1975 et est promptement vidée d’une grande part de ses habitants envoyés “en rééducation” à la campagne. L’exode des boat-people commence, tandis qu’une répression sommaire s’abat sur le pays soviétisé. 1974 est une année charnière : Soljenitsyne, écrivain de talent et typiquement russe, est déchu de sa nationalité soviétique et expulsé vers l’Occident après avoir publié pour la première fois sous Khrouchtchev. Il commence à éditer ‘L’Archipel du Goulag’ qui décrit l’univers des camps staliniens où il a été envoyé 8 ans : 2000 pages et 7 parties sur la « production du concentrationnaire » de 1918 à 1956. Une somme unique qui fit la lumière en Occident.

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Pierre Daix dit alors de Soljenitsyne : « Dans le monde entier, il est celui qui oblige à considérer la révolution russe non sous l’angle de l’idéal ou de la foi dans le socialisme, mais comme entreprise humaine réelle, faillible. » (Magazine Littéraire, spécial Soljenitsyne, 1974). Incroyable mais vrai : l’opinion préférait le rêve au concret, le socialisme utopique au socialisme réel ! A condition sans doute qu’il ne reste que lointain…

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Selon Soljenitsyne, le mensonge était l’arme fondamentale du système communiste. Arrestations, exil, hôpitaux psychiatriques, goulag, sont le lot commun de tous ceux qui pensent autrement. Le système produit le camp, qui semble le véritable modèle de la société de type soviétique. Une société bureaucratique où, dans des conditions anonymes, une main-d’œuvre désignée par ‘les Organes’ d’Etat se trouve exploitée par l’Etat. Le communisme devait libérer les peuples, au lieu de cela il les fit travailler. Au plus fort de son peuplement, en 1938 et en 1948, 15 millions de ‘zeks’ (détenus) habitaient le goulag. Cette main-d’œuvre est employée de façon temporaire ou permanente sur les mines et les chantiers à risques élevés. Nourrie au strict minimum compatible avec sa reproduction. La population pénitentiaire totale de la Russie d’ancien régime comptait 60 000 personnes alors que la population pénitentiaire du goulag en URSS fut des dizaines d’années autour de 15 millions. Elle est évaluée en 1974 entre 2 et 3 millions de personnes (dix fois plus que la population pénitentiaire des Etats-Unis).
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Dostoïevski prophétisait déjà les tendances de la révolution socialiste : « Pour résoudre définitivement la question sociale, [le révolutionnaire] propose de partager l’humanité en deux parts inégales. Un dixième obtiendra la liberté absolue et une autorité illimitée sur les neuf autres dixièmes qui devront perdre leur personnalité et devenir en quelque sorte un troupeau ; maintenus dans une soumission sans borne, ils atteindront en passant par une série de transformations, à l’état d’innocence primitive, quelque chose comme l’Eden primitif, tout en étant astreints au travail. » (Les Démons, 1871, Pléiade, page 426)

La première création de camps socialistes remonte au 4 juin 1918, lorsque Trotsky, très proche intellectuellement de Lénine, donna l’ordre d’y emprisonner les Tchécoslovaques qui refusaient de rendre leurs armes. Lénine en personne a suivi, lors de l’insurrection paysanne de Penza le 9 août 1918. L’usage en a été codifié dans la résolution Sovnarkom du 5 septembre 1918. Tous les groupes de population ‘impurs’ aux yeux des maîtres du parti y finiront : les koulaks dès 1929, les adversaires de Staline dès 1937, les groupes nationaux soupçonnés de faible patriotisme soviétique en 1941, les prisonniers militaires libérés dès 1945, les intellectuels juifs dès 1949, les ‘dissidents’ ensuite.

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Soljenitsyne analyse la peur qui règne en maître, cette « gale de l’âme ». Il décrit les métastases que le camp produit dans la société tout entière : avilissement, mouchardage, peur, cruauté, dégradation des sentiments humains, égoïsme sacré et veule. Pour Soljenitsyne, on ne peut faire renoncer le communisme à être lui-même : « Demandez à une tumeur cancéreuse pourquoi elle grossit. C’est simple, elle ne peut pas faire autrement. »

Dans la France de 1974, la droite dénonce le ‘nazisme’ soviétique tandis que la presse de gauche se lamente sur la condition humaine en se raccrochant à tous les mythes ringards qui peuvent éviter de briser les tabous : l’absolutisme serait ‘congénital’ à certains peuples, soit qu’ils descendent de barbares (Attila), soit que leurs traditions soient restées frustes et brutales (l’habitude du knout, le christianisme de douleur). On ne pourrait donc rien faire pour le peuple russe qui est une « exception » dans le socialisme… Les gauchistes anti-système analysent alors bien plus lucidement le « socialisme réalisé » : le goulag est une machine qui transforme les hommes en robots, tout comme les usines aux 3×8 en Occident, le métro-boulot-dodo et la pub d’une télé « chewing-gum des yeux » (expression d’Ignacio Ramonet dans ‘Le Monde Diplomatique’ des années 1973-74). Les intellectuels voient dans le communisme le mécanisme social, les excès du rationalisme scientiste, de la technocratie, du taylorisme, de la chaîne qui va de l’usine à la pensée – tout ce qui venait d’être dénoncé fortement en 1968. Le socialisme version Mitterrand a été une tentative pour rendre ce volontarisme autoritaire « à visage humain ». Au risque de faire du libéralisme de fait, mais de façon beaucoup moins efficace…

La glasnost a permis de lever le voile : en juillet 1989, une équipe de télévision française, Sygma 2, est autorisée à filmer ‘le dernier goulag’, et son reportage passe sur TF1 le 22 septembre 1989. Le 6 juin 1990, le centre du cinéma de Moscou passe le film de Costa-Gavras, ‘L’Aveu’, sur les procès staliniens. Le 13 août 1990, un décret signé de Mikhaïl Gorbatchev réhabilite l’ensemble des victimes des répressions politiques de Staline, des années 20 aux années 50. Mais ce décret ne s’applique pas à l’époque de Lénine et les victimes du ‘communisme de guerre’ au début des années 20 ne sont pas réhabilitées…

Alexandre Soljenitsyne, L’archipel du goulag t.1, tome 2, tome 3, Julliard 1974.

Une journée d’Ivan Dennisovitch, 1962, Pocket 2006, 190 pages.


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