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Alain Giorgetti - Massif

Publié le 09 mars 2023 par Marc Villemain

Alain Giorgetti - Massif

" Ce qui m'intéresse, c'est de rendre compte de ce fond silencieux gisant derrière les choses ", fait dire l'auteur à Nicolas, dont la figure lyrique et orageuse façonne ce singulier roman. Mais je me demande si là n'est pas, plus généralement, une des marques les plus prégnantes qui fondent le travail d'écriture d'Alain Giorgetti, dont on se souvient encore de La nuit nous serons semblables à nous-mêmes, paru il y a trois ans. Avec Massif en effet, on a le sentiment que Giorgetti poursuit un travail que l'on pourrait dire d'excavation du réel, lequel ne nous apparaîtrait jamais que voilé, serait toujours plus ou moins délibérément fallacieux, son apparence obstinément massive dissimulant l'introuvable vérité de l'être. Et c'est peut-être bien notre lot commun, en effet, que de ne jamais nous sentir en parfaite adéquation avec ce qui nous entoure, avec l'image que le monde nous renvoie de lui, pas plus d'ailleurs qu'avec l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes.

Comme beaucoup de bonnes histoires, celle-ci tient en peu de mots. Au fond d'une vallée vosgienne que régente et tyrannise un trio de brutes épaisses, un homme (Nicolas), étranger au pays, tombe éperdument amoureux d'une femme (Hélène). Révulsé par les magouilles des trois hommes, par leur brutalité et leur sentiment d'impunité, tout ce qui porte Nicolas à la douceur et à la contemplation, tout ce qui en lui reste, bon gré, mal gré, disposé à vivre en bonne intelligence avec ses semblables, va se muer en une férocité que le meurtre seul apaisera. Je ne dévoile rien : la chose est dite d'emblée. Et comme elle est dite d'emblée, on se doute bien que là n'est pas l'essentiel du roman.

L'essentiel, donc, quel est-il ? Il serait présomptueux d'espérer cerner en quelques lignes les mobiles d'écriture d'un auteur. Toutefois, ce texte-ci, s'ajoutant aux précédents, conforte le lecteur dans une impression déjà assez forte : celle d'une rage souterraine, plus ou moins domestiquée, contre quelque chose qui pourrait s'apparenter à une dépoétisation générale, ou disons une dégénérescence de ce qui fonde la valeur de l'humain. Ce qui peut prendre chez chacun d'entre nous des atours assez triviaux : cupidité, hypocrisie, vénalité, corruption, mépris social, intimidation, abus de pouvoir, j'en passe et de plus vils. Nicolas, par exemple, est un être plutôt porté à la solitude, observateur, volontiers curieux, délicat, exigeant avec lui-même, bref, soucieux de persévérer dans son être. Autant de dispositions - est-ce utile de le souligner - rarement suffisantes pour faire ou simplement trouver sa place dans une société soumise aux lois du plus fort, c'est-à-dire de l'argent. De tout cela, le personnage semble avoir une conscience très précise. L'acuité de cette conscience étant déjà, en soi, une sorte d'empêchement au bonheur... Quand un jour advient l'amour. Le vrai, le grand, l'indicible : une merveilleuse catastrophe. Ce n'est pas seulement notre vie, mais le monde entier qui s'en trouve reconfiguré. L'auteur déploie alors une frénésie amoureuse, un romantisme quasi mystique, un luxe de motifs lyriques que l'on n'attendait pas. Mais lorsque apparaîtront les trois brutes précitées, fera contraste le surgissement de la colère, puis son altération en une haine insatiable, éternelle et non négociable. Deux passions, tout compte fait, qui se feront pendant : l'une amoureuse, l'autre destructrice - mais toutes deux dévastatrices.

Massif a bien quelque chose d'un polar, du moins s'en donne-t-il une certaine allure et certaines manières. Il s'agirait alors d'une sorte de polar ontologique - comme on a pu parler de polar métaphysique. Mais Giorgetti raisonne bien moins qu'il ne montre : en quoi il s'affirme comme romancier. Le romancier de ceux qui, parce qu'ils ne peuvent concevoir d'être en marge d'eux-mêmes, se retrouvent en marge du monde.

Alain Giorgetti, Massif - Alma Éditeur

Alain Giorgetti - Massif

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