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Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles – C’était un mardi

Par Le7cafe @le7cafe

Le nouveau meilleur film de tous les temps ?

C'est la longue histoire d'une femme, qui épluche ses patates et fait la vaisselle. Ça n'a pas l'air de grand chose, et pourtant, elle retrouve les salles françaises ce 19 avril 2023. Et si Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles était, non seulement, un film important, mais peut-être même, comme viennent de l'élire les critiques du monde entier, le meilleur film de tous les temps ?

Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles – C’était un mardi

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Son nom, nous l'apprenons par l'entête d'une lettre envoyée par une tante canadienne. Son adresse, un numéro 23 au coin d'une porte, que l'on aperçoit lorsqu'elle quitte ou rejoint son immeuble. Là, au 23 quai du commerce, à Bruxelles, habite Jeanne Dielman (Delphine Seyrig). Veuve, elle vit seule avec son fils. C'est une femme au foyer ordinaire, dont les journées sont rythmées par une routine millimétrée - Jeanne fait les courses, la cuisine, le ménage, et se prostitue auprès d'hommes qu'elle accueille dans son appartement. Rien ne se passe. Ou presque.

Âgée d'à peine 25 ans au moment du film, la réalisatrice Chantal Akerman se lance dans une entreprise incroyablement ambitieuse : filmer ce qui ne se filme pas. C'est-à-dire un film tout entier consacré aux actions que le commun des longs-métrages cantonne aux hors-champs, les petites choses du quotidien que sont se préparer un repas, faire la vaisselle ou même tout simplement ne rien faire, et s'ennuyer. Dans Jeanne Dielman, tout s'équivaut ; le banal est extraordinaire et l'extraordinaire est banal - le seul acte de rébellion du film, malgré sa brusquerie et sa violence, se déroule lui aussi sans éclat, comme s'il était part intégrante de la routine du personnage. En filmant le quotidien, Akerman recentre l'attention sur ce que l'on oublie trop souvent ; c'est-à-dire non seulement ces actes d'apparence insignifiante, mais aussi et surtout celles à qui on les réduit trop souvent, Jeanne, et toutes les autres femmes.

Chaque plan, immuablement fixe, se compose comme un tableau dont Jeanne se fait le sujet. Si elle quitte le champ, la caméra la suit elle et elle seule, après s'être attardée le temps de quelques secondes essentielles pour nous laisser observer son environnement. Pourtant, les plans restent larges, toujours à distance respectable, et semblent faire de Jeanne, dans les scènes d'extérieur, une lointaine passante comme les autres. Presque toujours, elle est seule.

Sans personne à qui parler, le film se nourrit de peu de dialogues. À environ deux mille mots parlés pour deux cent minutes de long-métrage, on touche presque au cinéma muet, là où chaque parole apparaît minutieusement réfléchie, passée au crible pour n'en conserver que les mots les plus essentiels. Après tout, à quoi bon dialoguer si son fils ne connaît plus sa langue (" Je me demande si tu saurais encore faire les R comme moi ", se lamente Jeanne), et si l'on a rien à se dire, comme dans cette conversation absolument stérile avec une voisine ?

LES JOURS SE SUIVENT ET SE RESSEMBLENT

On passe trois jours en compagnie de Jeanne, du matin jusqu'au soir, du mardi au jeudi, chacun astreint à une durée d'une heure et vingt minutes à peu près - à l'exception du mardi que l'on prend en cours de journée. Dans cet appartement pastel où l'on ne se sent jamais chez soi se dévoile une mécanique des gestes infiniment précise, plus facilement imputable à un automate qu'un être humain. Le premier jour, nous suivons chaque action avec attention, et l'on découvre peu à peu la routine que la veuve s'est établie. Tous les jours, à la même heure, les mêmes actes, accomplis de la même façon. Chaque objet, chaque ustensile manié a une place donnée dans cette grande machine parfaitement orchestrée.

Parfois, elle fait rien, puisqu'il faut bien faire quelque chose de son temps. Sans perdre de sa précision, l'habitante du n°23 s'engage dans des gestes inutiles et erre entre les pièces de son appartement. Elle se fait un café, le vide dans l'évier, refait un café, le revide. Elle ouvre une porte sans avoir nulle part où aller, puis la referme. Bref, Jeanne, elle se fait chier.

Malgré tout, l'établissement de cette routine languissante est indispensable au propos. C'est parce que nous suivons aussi précisément et attentivement les gestes de la ménagère le premier jour, dans leur durée, que l'on peut se rendre compte quand quelque chose ne va pas les jours suivants. Le quotidien s'étiole : elle laisse une porte ouverte, un couvercle non-refermé, oublie un bouton de son chemisier, laisse brûler ses pommes de terre, jusqu'au troisième jour où même la caméra ne se place plus exactement au bon endroit. Une cuillère tombe par terre et c'est l'univers tout entier qui s'effondre.

Le tour de force de la cinéaste est le renversement de la hiérarchie de l'action au cinéma. Dans n'importe quel autre film, une fenêtre ouverte serait un détail de fond de décor sans aucune once d'importance. Dans Jeanne Dielman, c'est un élément dramatique, car on sait - pour l'avoir longuement regardée les jours passés - que cette fenêtre devrait être fermée. Le paroxysme de la tension advient quand Jeanne reste assise à ne rien faire ; l'inaction devient potentiel de n'importe quelle action. En définitive, c'est donc presque ironique qu'un film où il ne se passe rien se conclut sur l'un des plus énormes cliffhangers du 7ème Art.

LE MEILLEUR FILM DE TOUS LES TEMPS

J'ai beaucoup repensé à La Noire de... d'Ousmane Sembène, bien que les deux films touchent à des luttes légèrement différentes, et que l'un dure le triple de l'autre. Jeanne comme Diouana sont contraintes de n'exister que pour les hommes qui les entourent et par leur travail. Tout divertissement, au sens de loisir, leur est refusé au profit de l'unique divertissement pascalien, c'est-à-dire celui de s'attacher toujours à se détourner de la pensée de la mort. Par extension, c'est de vie elle-même qu'on les prive, cantonnant ces personnages féminins à une survie, ou plutôt une sous-vie, où elles ne peuvent s'épanouir autrement que dans une fuite éternelle vers une tragédie inévitable.

Jeanne Dielman est un pamphlet contre l'aliénation et la solitude féminines. Il est difficile à regarder, pas tant à cause de sa durée ou de sa lenteur - bien que ce soient indéniablement des facteurs - mais parce qu'il nous fait partager la vie d'une personne profondément malheureuse ; pas à cause d'un quelconque traumatisme, mais de façon tout à fait banale, presque implacable, et donc terriblement identifiable.

Par conséquent, le film est aussi lent, ennuyeux, et malaisant. Ce n'est pas parce que c'est un mauvais film, mais précisément pour nous le faire ressentir. Chantal Akerman renverse le pouvoir établi : Jeanne, allégorie de toutes les femmes qu'une société a rendues invisibles et impuissantes, triomphe sur le spectateur en accaparant l'entièreté de son attention le temps d'un film. Le spectateur est livré à la merci de la cinéaste et son actrice. La ménagère se veut personnage de fiction mais ne l'est pas réellement, et redonne leur voix à tant de femmes bien réelles, que l'on connaît sans parfois assez les considérer, nos mères, nos grands-mères, et bien d'autres encore.

Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles est-il le meilleur film de tous les temps ? En tous cas, il s'est hissé à la première place du prestigieux classement critique Sight and Sound de 2022. Pourtant même ainsi, il n'a été élu qu'avec 215 mentions sur les 1639 votants, c'est-à-dire que 87% d'entre eux ne l'ont pas placé dans leur top 10. Et au fond, ça n'a aucune importance. C'est une consécration symbolique, qui reconfigure les possibilités de ce que l'on est en droit de considérer comme un " meilleur film ". Oui, un très-long-métrage expérimental belge des années 1970, signé d'une cinéaste en hommage à toutes les femmes, peut être le meilleur film de tous les temps.

Il cristallise le témoignage essentiel des luttes de son époque, mené par une actrice dont ce fut le combat d'une vie. Delphine Seyrig a tourné pour Truffaut, Duras, Demy ou Resnais (L'Année Dernière à Marienbad), défendant à chaque fois des personnages féminins forts et différents. En 1971, elle et d'autres à l'instar de Deneuve ou Varda furent signataires du manifeste des 343, plaidoyer précurseur de la loi Veil pour le droit à l'avortement. En 1972, c'est dans son appartement qu'a lieu le premier avortement par méthode de Karman en France. À travers les yeux d'Akerman, à travers la voix de Seyrig, Jeanne Dielman n'est pas féministe, il est le féminisme ; Jeanne Dielman pas une femme, la femme. En tant que tel, il s'affirme indispensable non seulement à l'histoire du cinéma, mais aussi et surtout à l'Histoire, tout court.

LE MOT DE LA FIN

Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles n'est en aucun cas un film facile, et ne cherche jamais à l'être. Chantal Akerman et Delphine Seyrig nous forcent à tourner notre attention vers celles que l'on ne voit pas, échafaudant un monument féministe où chaque seconde est essentielle, dans une œuvre tragique, magnifique, douloureuse et indispensable. Voici une femme. Pour une fois, regardons-la, comprenons-la.

Note : 9 / 10

" Mais tu ne peux pas savoir, tu n'es pas une femme. "Jeanne

- Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayants-droits respectifs, et c'est très bien comme ça

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