![[Critique] herbes sèches Nuri Bilge Ceylan](https://mespetitesvues.files.wordpress.com/2024/03/herbes-seches_nuri-bilge-ceylan_affiche.jpg?w=450&h=650&crop=1)
L'histoire: Samet est professeur de dessin dans un village reculé d'Anatolie. C'est la rentrée scolaire, après quelques semaines de vacances hivernales. Célibataire, il mène une vie de plutôt morne avec son colocataire et collègue de travail Kenan. Sans prévenir, les deux hommes sont convoqués d'urgence chez le recteur. Sevim, une adolescente de condition modeste qui est dans sa classe aurait porté au directeur de l'école une plainte pour gestes déplacés de la part des deux enseignants. Samet reste bouche-bée. Alors que la confirmation de sa mutation à Istanbul se fait attendre, il commence à perdre l'espoir en lui et en les autres. Jusqu'au jour où il fait la connaissance de Nuray, professeure dans une ville voisine et ancienne activiste qui a perdu une jambe dans un attentat...
Sortie en salle au Québec: le 8 mars 2024
Triangle amoureux venimeux, relations changeantes, foi en l'avenir (vs. perte des illusions et des valeurs), engagement social (vs. conformisme), sont quelques-uns des thèmes abordés par ce très beau et très mélancolique film-fleuve de presque 3h20.
Comme toujours chez le réalisateur de Winter Sleep, Les herbes sèches (Kuru Otlar Üstüne, About Dry Grasses) se démarque du lot grâce à la force de ses dialogues, leur profondeur et leur portée universelle. Du reste, on oublie complètement que l'action se passe en Anatolie orientale, même si les paysages glacés, écrasant et inhumains sont filmés avec un savoir-faire impressionnant.
Les monologues et les interactions entre les protagonistes sont donc le moteur de cette histoire à priori plus ancrée dans son temps que ce que que nous donne Ceylan d'habitude, notamment avec sa référence directe (mais très vite évacuée) au mouvement #metoo. Ici, pourtant, le traitement de ce sujet désormais mis à toutes les sauces n'a rien de conventionnel.
Car ce sont surtout la complexité, les errances, les contradictions de l'âme humaine que Ceylan cherche à mettre en lumière, au fil d'un récit gorgé de questions suivant les parcours entrecroisés de ses protagonistes. Comment cette jeune fille en apparence sage et réservée a-t-elle pu mentir à ce point? Comment se peut-il qu'on l'accuse de la sorte lui qui n'a jamais franchi les limites? À moins peut-être que Samet ne soit pas le gentilhomme qu'il prétend être? Et Kenan, son ami qui ne cesse de recevoir des textos en catimini, est-il si innocent que ça?
Le récit évolue sur cinquante nuances d'ambiguïté, passant d'un monologue à l'autre, éclairant à chaque fois une facette différente de la personnalité de ces adultes à la dérive. Ne comptez pas sur Ceylan pour fournir les réponses. Pas plus qu'il ne s'essaye à chercher la vérité sur l'acte présumé ni sur les conditions floues de sa dénonciation.
10ᵉ long métrage du cinéaste turc, Les herbes sèches a permis à l'actrice Merve Dizdar de mettre la main sur le prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes l'an dernier. Rien à redire sur sa très touchante prestation, ni sur celles, à l'unisson, de ses comparses, et encore moins sur ce récit aussi ambitieux que subversif, et qui m'a séduit ne serait-ce que parce qu'il ne cède à aucune mode. En somme, du cinéma à nul autre pareil, rigoureux et intellectuel, sans pour autant être rébarbatif.
