Je pensais que mon précédent billet était le dernier de l'année, c'était sans compter avec le hasard des circonstances. Hier, face à la mer, ma femme m'a fait découvrir un poème intitulé « Prontuario per il brindisi di Capodanno », signé Erri De Luca, dont elle a lu plusieurs livres et duquel elle me parle chaque fois en termes élogieux. Je ne le connais pas en tant qu'écrivain mais plutôt en tant que citoyen engagé contre les inégalités et les injustices, depuis que je l'ai vu à l'université "La Sapienza" de Rome, en janvier 2017, lors de la commémoration du premier anniversaire de l'abominable assassinat de Giulio Regeni par des militaires égyptiens, encore sans justice dix ans plus tard...

Ce poème m'a fortement touché ! J'ai donc écrit à la fondation Erri De Luca pour leur demander l'autorisation de traduire cette poésie (lien vers l'original au commencement du billet) et la publier sur mon blog, qu'ils m'ont gentiment accordée. Voici donc mon adaptation en français, je laisse ces vers pleins de sensibilité vous accompagner en ce début de nouvelle année !
[Mise à jour, voir P.S.2] En continuant à chercher pour éventuellement trouver la traduction de Danièle Valin, j'ai vu que l'auteur avait fait précéder ce texte des lignes suivantes (j'adapte en français) :
Porter un toast est une tradition qui se perd.
Tout au plus prononce-t-on la formule affadie : « À votre santé ».
Il y a un siècle, lors d’un Nouvel An, Anna Akhmatova, russe, poète, prit note de trois « toasts » portés à sa table.
Le premier : « Je bois à la terre des prairies natales, vers laquelle nous retournerons toutes et tous ».
Un autre, adressé à Anna : « Et moi, je bois à tes poèmes, dans lesquels nous vivons toutes et tous ».
Un troisième : « Nous devons boire à celles et ceux qui ne sont pas encore avec nous ».
J'y joins mon propre :
Je lève mon verre à celles et ceux qui sont de nuit
dans les trains, les hôpitaux, les cuisines
les hôtels, les radios, les fonderies
en mer, dans les airs, sur les autoroutes
À celles et ceux qui passeront la nuit sans un salut
Je lève mon verre à la lune qui vient, à la jeune mère enceinte
À celles et ceux qui font une promesse, et celles et ceux qui la tiennent
À celles et ceux qui ont payé l’addition, et celles et ceux qui la paient
À celles et ceux qui ne sont attendus nulle part
À celles et ceux qui, venant d’autres horizons, apprennent la langue de leur pays d’accueil
À celles et ceux qui étudient la musique, qui savent danser le tango
À celles et ceux qui laissent leur place pour l’offrir
Ou qui ne peuvent la laisser, à celles et ceux qui rougissent
À celles et ceux qui lisent Dickens, qui pleurent au cinéma
À celles et ceux qui protègent les forêts, éteignent les incendies
À celles et ceux qui ont tout perdu mais qui recommencent
Aux abstinent(e)s qui, ce soir, feront l’effort de partager
À celles et ceux qui ne sont rien aux yeux de la personne aimée
À celles et ceux dont on se moque mais qui deviendront des héros un jour
À celles et ceux qui oublient les offenses, qui sourient sur les photos
À celles et ceux qui marchent à pied, ou savent marcher pieds nus
À celles et ceux qui rendent une part de ce que la vie leur a donné
À celles et ceux qui ne comprennent pas l’humour des blagues
Aux insultes ultimes, que ce soient vraiment les dernières
Aux matchs nuls, à celles et ceux qui ont gagné leurs paris
À celles et ceux qui font un pas en avant et sortent du rang
À celles et ceux qui voudraient le faire mais n’y parviennent pas
Enfin, je lève mon verre à celles et ceux qui méritent de trinquer ce soir
Sans avoir trouvé, parmi les convives ci-dessus, avec qui partager leur table
Bonne année 2026 !

P.S. En italien, ce poème est extrait de L'ospite incallito (Giulio Einaudi editore, 2008), traduit en français sous le titre L’hôte impénitent, et publié en édition bilingue (2021) dans la collection Poésie/Gallimard (n° 559), sous le titre Aller simple (Solo Andata), suivi de L'hôte impénitent, traduction de Danièle Valin, sa principale traductrice en langue française. Je serais curieux de connaître sa traduction du Prontuario per il brindisi di Capodanno, à commencer par le titre ! Si quelqu'un a ça dans ses tiroirs...
P.S. 2 - C'est ainsi qu'en faisant des recherches sur les lignes de l'introduction, j'ai fini par tomber sur la traduction originale : il y aurait beaucoup à en dire, peut-être une autre fois...
