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2 La Vanité des Vanités

Publié le 18 octobre 2026 par Albrecht

Ce second article propose un déchiffrage de la partie « Vanité » de la composition. La comparaison avec d’autres Vanités de Bailly donne des indications sur la méthode à suivre, et l’article se conclut par un exercice d’interprétation à disposition du lecteur.

Article précédent : 1 La Vanité de 1651 : l’énigme du jeune homme


Autres Vanités de Bailly

Avant d’affronter la Grande Vanité de 1651, il est bon d’exercer son oeil sur deux autres Vanités qui la précèdent.

La Vanité au violon

david_bailly_vanitas_still_life 1640 ca Agnes Etherington Art Centre
Vanité
David Bailly, vers 1640, Agnes Etherington Art Centre

Cette nature morte assez simple illustre bien le jeu d’esprit qui est proposé au spectateur. Tous les objets représentés sont ordinaires, mais certains sont probablement des symboles à découvrir.

Une approche classique consiste à rechercher les symboles des Cinq sens : le Toucher (le violon), l’Ouïe (la flûte), l’Odorat (la rose). Pour la Vue, on pourrait proposer son antithèse : la tête d’enfant fermant les yeux. Et le Goût est peut être évoqué par le fragment marron posé devant la bouche du crâne : morceau de saucisse ou tabac à chiquer [9] ?


david_bailly_vanitas_still_life 1640 ca Agnes Etherington Art Centre schema
Une approche plus fructueuse est d‘apparier les objets par similarité (en blanc) ou par opposition (en bleu) :

  • A : le globe et le sablier constituent une sorte d’axe central, opposant l’Espace et le Temps ;
  • B, C, D : la pipe ressemble à la flûte, le crâne à la coquille (en tant que réceptacle d’un être disparu), la rose au pommander (boule de métal percée dans laquelle on mettait des parfums) ;
  • E, F : le Jetable (papier froissé) s’oppose au Durable (parchemin scellé), le Loisir (le violon) à l’Etude (Le livre) ;
  • G : L’Enfance (tête sculptée) s’oppose à la Vieillesse (médaillon avec un profil de vieillard ), ou bien la Sculpture s’oppose à la Gravure, ou bien le Volume s’oppose à la Surface, ou bien le plâtre s’oppose à l’argent, ou bien le Sommeil s’oppose à la Vigilance [10].

Reste le vilain bout marron (H), qui refuse de s’accoupler.

On voit que le processus d’interprétation est ici conçu pour être déceptif : le spectateur éprouve ainsi la Vanité de prétendre trouver un ordre dans le chaos.

La Vanité aux quatre bulles

Bailly Vanitas Still Life with Portrait Herbert F. Johnson Museum of Art, Cornell University
Vanité avec un portrait
Bailly, 1650, Herbert F. Johnson Museum of Art, Cornell University

Dans cette composition beaucoup plus ambitieuse, la figure animé d’un serviteur noir, une chaîne d’apparat autour du cou, nous montre entre deux doigts le portrait peint d’un jeune homme, probablement le commanditaire de l’oeuvre.


Bailly Vanitas Still Life with Portrait Herbert F. Johnson Museum of Art, Cornell University detail portrait
Celui-ci nous désigne de l’index la pyramide d’objets juste en dessous, comme pour nous défier de l’analyser. Dans son rôle d’admoniteur, le serviteur préfigure d’assez près le jeune homme de la Vanité de 1651, qui exhibe le portrait de Bailly.


Bailly Vanitas Still Life with Portrait Herbert F. Johnson Museum of Art, Cornell University detail reflet
Une astuce de la composition est le reflet du peintre tenant sa palette, dans le compartiment haut du sablier (pour d’autres exemples de ce procédé assez courant, voir Le peintre en son miroir : 2c L’Artiste comme fantôme).

On peut analyser les objets comme témoins de la prospérité hollandaise et de son expansion mondiale [11]. Mais nous nous en tiendrons à notre analyse par couples, qui se révèle ici particulièrement fructueuse et met en lumière quelques objets passés inaperçus.


Bailly Vanitas Still Life with Portrait Herbert F. Johnson Museum of Art, Cornell University schema
On retrouve tels quels certains couples de la Vanité précédente : pipe et flûte (B), crâne et coquillage (C).

D’autres objets sont associés différemment (traits pointillés) :

  • (A) le sablier, avec le reflet du peintre, forme couple avec ses outils (pinceaux, palette chargée, appuie-main caché dessous) ;
  • (D) le bouquet (tulipes surplombées par une fritillaire) s’apparie maintenant avec le flacon de parfum ;
  • (E) les papiers volants s’opposent aux livres fermés ;
  • (G) la tête d’enfant est remplacée par une statuette complète, qui s’oppose au portrait du commanditaire.

Enfin, j’ai noté par des chiffres les couples d’objets nouveaux , qui sont tous dans des rapports d’analogie :

  • (1) le luth va avec la guitare [12] ;
  • (2) les cartes vont avec les dés ;
  • (3) les pailles vont avec les bulles ;
  • (4) la mèche qui rougeoie va avec la bougie presque consumée ;
  • (5) la montre va avec le cadran solaire portatif [13].

Ici, la méthode d’appariement fonctionne exhaustivement, pourvu qu’on tienne compte du reflet du peintre sur le sablier. Dans la Vanité de 1651, il nous faudra tenir compte d’un truc graphique bien plus original, la figure d’ombre sur le mur.


La Vanité de 1651 : catalogue des objets précieux

Pas grand chose de nouveau ici, je regroupe seulement les informations disséminées dans différentes études.

Le pommander

David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail pommander
Vanité de 1651 (détail)

On pourrait penser à un infuseur de thé, breuvage qui venait d’être introduit en Europe par les Hollandais au début du XVIIème siècle. Mais cet ustensile ne s’est répandu que bien plus tard, au XIXème siècle.


Porte-Bezoard
Porte-bézoard

Les commentateurs qui tiennent à l’hypothèse d’un décès ou d’une maladie pour expliquer la figure d’ombre proposent cet ustensile médical. Les bézoards, concrétions pierreuse qui se forment dans l’estomac de certains ruminants, étaient sensé guérir des poisons et protéger contre la peste (une épidémie de peste s’était déclarée à Leyde en 1624-1625, pendant laquelle les médecins se plaignaient de n’avoir pas de bézoards à leur disposition). La sphère en argent ajourée, avec sa chaînette, permettait de tremper le bézoard dans une boisson, pour lui transmettre ses vertus. Cependant, il s’agit d’un ustensile très peu courant.

Pomander-spherique

Pommander

Comme le même objet figurait déjà dans la nature morte de 1640, il est donc probable qu’il s’agisse d’un objet à l’usage plus répandu, un pommander, destiné lui aussi à prévenir les maladies en chassant les mauvais odeurs et les miasmes.


Melanchtonuhr 1530 ca German National Museum Nuremberg Kugeluhr XVIIe German National Museum Nuremberg

Melanchtonuhr, vers 1530

XVIIème siècle

Montres sphériques (Kugeluhr), Germanisches National Museum, Nuremberg

Pour être complet, notons qu’il existe des montres sphériques en or, spécifiques à l’Allemagne du Sud, pouvant également servir de pommander [14]. Si Bailly avait voulu qu’on reconnaisse une telle rareté, il l’aurait représentée ouverte, comme la montre de la Vanité aux quatre bulles.


Le vieillard barbu

David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail Moine Harmen Steenwijck 1640-50 scène de marché localisation inconnue (photo rkd)

Vanité de 1651 (détail)

Scène de marché, Harmen Steenwijck, 1640-50, localisation inconnue (photo rkd)

Le peintre et son neveu ont utilisé le même modèle, peut être un autre membre de la famille. Bailly l’a affublé d’une capuche qui fait penser à un moine, Harmen Steenwijck d’un habit de pécheur.

Les commentateurs de la Vanité de 1651 y ont vu Saint Paul ou un prédicateur protestant. Wurfbain a proposé un pêcheur (visser), indice selon lui que la figure d’ombre était la femme de lettres Anna Roemers Visscher, morte justement en décembre 1651.

La Jeune bacchante

David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail Bacchante Jeune bacchante Lucas Faydherbe 1640-50 coll part

Vanité de 1651 (détail)

Lucas Faydherbe, 1640-50, collection particulière

La copie du tableau est très fidèle à l’original.

La statuette de Saint Sébastien

David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail Saint Sebastien Saint Sebastien cercle d'artus quellin I coll part

Vanité de 1651 (détail)

Cercle d’Artus Quellin I, collection particulière

Ici la copie est très proche d’une statuette en ivoire attribuée à l’atelier d’Artus Quellin I, un sculpteur originaire de la très catholique d’Anvers, mais qui s’était établi à Amsterdam après 1648. Les commentateurs qui tiennent à l’hypothèse d’un décès justifient sa présence par la protection contre la peste : mais c’est faire injure au calvinisme de Bailly, tout à fait hostile au culte des saints.


David-Bailly 1624 ca-Vanitas-with-the-Bust-of-Seneca-coll part
Vanité avec le buste de Sénèque
David Bailly, vers 1624, collection particulière

Une statuette différente figure dans cette Vanité plus ancienne, avec une signification transparente : de part et d’autre du crâne, les trois statues symbolisent la mort violente dans trois ères de l’humanité (chrétienne, grecque et latine) : le martyre de Saint Sébastien , l’empoisonnement d’Alexandre le Grand, le suicide de Sénèque ([1], p 92).

Le « bekerschroef » avec Cupidon (SCOOP !)

Joris Van Son Nature morte au homard (detail) Kunsthalle Karlsruhe Roelof Koets, A gilt bekerschroef with the figure of Bacchus, pewter tableware, an earthenware jug, carved ham coll part detail

Nature morte au homard (détail), Joris Van Son, Kunsthalle, Karlsruhe

Nature morte avec un bekerschroef doré orné de la figure de Bacchus, vaisselle en étain, une cruche en terre cuite, jambon entamé (détail), Roelof Koets, collection particulière

On rencontre cet ustensile de luxe dans quelques natures mortes, avec son pied orné d’une figurine enfantine :

  • à gauche un amour chevauchant un dauphin et brandissant une branche de corail,
  • à droite un Bacchus renversant son thyrse, debout sur un tonnelet.

David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail Cupidon
Vanité de 1651 (détail)

Le bekerschroef peint par Bailly nous montre quant à lui un Cupidon assis sur un dauphin, figure doublement déceptive :

  • d’une part le roemer est manquant, renversé loin à gauche ;
  • d’autre part la flèche est manquante.

Il y a là probablement une allégorie très astucieuse : Cupidon a tiré vers la droite, en direction du trou dans la planche arrière du sablier qui permettrait de l’accrocher au mur. Comprenons que l’Amour n’a pas réussi à immobiliser le Temps.


Les feuilles de papier (SCOOP !)

David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail Lettres
Vanité de 1651 (détail)

Le billet plié est en train de tomber et la feuille déroulée est en équilibre précaire, retenue sous un coin du livre.

En précisant « David Bailly pinxit Anno 1651 », le cartellino nous confirme que l’auteur est bien le vieux peintre reconnu, authentifié par le portrait ovale, et non le jeune peintre d’opérette.

On lit sur le même cartellino la sentence de l’Ecclésiaste :

Vanité des vanités, tout est vanité

Vanitas vani(ta)tum, et omnia vanitas

La plupart des natures mortes hollandaises ne sont ni datées ni signées, ou alors de manière très discrète, par les initiales du peintre. Il y a donc une certaine contradiction à apposer la signature et l’année sous cette sentence définitive, comme si la vanité de l’artiste avait finalement le dernier mot.

La contradiction s’atténue si, dans l’esprit de son créateur, la composition excédait le genre assez restreint des Vanités, qui commençaient à passer de mode au milieu du XVIIème siècle, pour constituer une sorte de comble, une « Vanité des Vanités », dans laquelle « tout est vanité » : autrement dit, littéralement, tous les détails sont à lire comme des vanités.


La Vanité de 1651 : propositions de lecture

Des allégories surabondantes

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Vanitas still life with a self-portrait, by David Bailly

Amassés sur la table comme sur l’éventaire d’un brocanteur, les objets en surabondance déséquilibrent le tableau vers la droite, attirent l’oeil et saturent ses capacités d’analyse. Derrière la complexité voulue, le désordre savamment organisé, nous sentons une ambition à l’oeuvre : le regard du jeune homme nous toise comme un défi de comprendre.

En première approche, essayons de regrouper les objets selon les allégories que l’on rencontre les plus couramment dans les natures mortes :

Les quatre éléments :

  • l’eau (verres, vase)
  • l’air (flûte, fumée, bulles)
  • le feu (bougie, pipe)
  • la terre (crâne)

Les cinq sens :

  • la vue (dessins, portraits, miroir)
  • l’ouïe (flûte, guitare)
  • le goût (vin)
  • l’odorat (fleurs, pipe)
  • le toucher (sculptures, bulles, couteau)

Les arts et les sciences :

  • l’esquisse (visage dessiné sur le mur)
  • le dessin (bouffon, personnage barbu)
  • la peinture (palette, appuie-main, portraits)
  • la sculpture (bacchante, saint Sébastien)
  • l’orfèvrerie (bekerschroef)
  • la musique (flûte)
  • la philosophie ou l’histoire (livres)
  • l’anatomie (crâne)
  • les mathématiques (bulles)
  • la physique (sablier)
  • la botanique (fleurs)

Les âges de la vie :

  • l’enfance (bacchante, Cupidon)
  • la jeunesse (bouffon, figure)
  • la maturité (Saint Sébastien, dame du portrait)
  • la vieillesse (Bailly âgé, barbu, fleurs qui se fanent)
  • la mort (crâne, sablier)

Lorsque tout marche, rien ne marche ! Vu le nombre d’objets mis en scène, il était inévitable de retrouver le vocabulaire des allégories habituelles. Il est tout aussi clair qu’aucun de ces regroupements n’explique l’ensemble de la composition. Mieux, aucun ne fournit un sens de lecture cohérent, comme si Bailly avait pris grand soin de brouiller les pistes, dans une esthétique de la dispersion concommitante au chaos de l’existence humaine.


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Lecture par couples

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Maarten Wurfbain, David Bailly’s Vanitas of 1651.

Maarten Wurfbain [6] est le seul a avoir tenté une approche systématique pour diminuer cette complexité, en associant les objets deux par deux : parfois de manière évidente, comme pour les deux verres (H1 et H2) ; parfois plus arbitrairement, comme pour la palette et le crâne (G1 et G2), au motif d’une analogie de forme.


David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde schema paires
J’ai repris dans ce schéma les appariements de Wurfbain (lettres A à O) en ne retenant que ceux qui me paraissent indiscutables :

  • les opposés (en bleu) : mur clair et mur sombre (A) ;
  • les similaires : deux tissus (B), deux couples homme-femme (C et D), deux dessins (E), deux statues (F), deux verres – rohmer de vin rouge et flute de vin blanc (H), deux groupes de roses (J), deux livres (M).

A noter que Wurfbain considère comme une paire (N1 et N2) ce qui constitue plutôt un trio de feuilles de papier (en jaune).


David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde schema paires complet
Pour relier les objets restants, j’ai imaginé des appariements supplémentaires, qui me semblent tout aussi légitimes :

  • les objets liés au souffle : flûte, pipe et peut-être fumée (P) ;
  • les instruments du peintre, appuie-main et palette (Q) ;
  • les deux boîtes en argent, pommander et poudrier (R) ;
  • les deux signes de richesse, pièces et perles (S) ;
  • les deux statues en pied, Saint Sébastien et Cupidon (T) ;
  • le deux symboles de la mort, crâne et sablier (U) ;
  • les trois femmes en buste (V) ;
  • les trois bulles (W).

On voit que la méthode des appariements ne fonctionne que si on fait l’impasse sur les trios, pourtant bien marqués (en jaune). Elle laisse de côté un objet, le couteau. Et surtout, elle oblige à relier des objets spatialement éloignés, ce qui ne donne aucune lecture claire de l’ensemble de la composition.


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Lecture par trios (SCOOP !)

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Les neuf figures

David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde schema trios

Nous avons remarqué que les femmes en buste forment un trio (en rose). Il est naturel de lui adjoindre un trio d’hommes en buste (en bleu), et un trio de personnages asexués : le saint, le dieu de l’amour et le crâne (en jaune). Le personnage vivant, le jeune homme, reste à part (en blanc).

Les trois bulles apparaissent alors comme l’indice qui invite à cette lecture ternaire.


Les trois oppositions

David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail bouffon David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail Moine

Un rapport d’opposition apparaît clairement entre le bouffon et le personnage barbu, quel qu’il soit (moine, ermite ou philosophe) : l’un s’amuse, l’autre étudie.

N.Popper-Voskuil ( [15], p 68) a bien traduit cette opposition, en la rapprochant du trope, courant à l’époque, du philosophe qui rie et du philosophe qui pleure :

Le jeune luthiste joyeux incarne la figure de Démocrite riant, tandis que le vieillard à l’air sombre représente celle d’Héraclite pleurant ; ils rient et pleurent, chacun à sa manière, face à la vanité de ce monde.


David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail Bacchante David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail portrait mur

Le même rapport d’opposition se retrouve entre la petite bacchante, qui sourit, et la figure d’ombre, qui s’éclipse.


David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail Cupidon David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde detail Saint Sebastien

Enfin Cupidon et Saint Sébastien traduisent le même rapport joie / souffrance, soutenu par :

  • une analogie de posture : le bras gauche plié au dessus de la tête ;
  • une opposition de destin : l’un tire les flèches, l’autre les reçoit ;
  • une même  inanité : les flèches sont absentes.


David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde schema trios complet
Ce schéma marque par des doubles flèches les rapports d’opposition entre les figures joyeuses (fond vert) et les figures tristes (fond rouge). On voit que dans deux des triangles l’opposition est matérialisée par une ligne bien visible (en pointillés), arête du mur ou suture métopique.

L’idée générale est finalement assez simple : les deux figures humaines, Bailly âgé et la jeune femme, sont partagées entre deux modèles : voir la face joyeuse de l’existence ou sa face tragique. Le troisième trio, celui du crâne, exprime deux manières de mourir : dans les plaisirs ou dans la souffrance.


David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde schema visage double
Peut-être l’expression si particulière du jeune homme relève-t-elle de la même opposition, entre un coin des lèvres qui s’amuse et l’autre qui s’attriste.


Les dix huit objets

David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde schema neuf vanités

Avec ses deux attributs évidents placés à proximité, la palette et l’appuie-main, le jeune homme nous incite à un exercice de méditation réglée : est-il possible de faire de même avec les neuf autres figures, en associant à chacune deux objets qui  lui appartiennent  ?

J’invite le lecteur à faire une pause et à se placer dans la situation d’un invité de l’époque imaginant ainsi, l’un après l’autres, neuf petites Vanités…

Voici ma solution personnelle, et les neuf histoires qu’elles me racontent.

David_Bailly_Vanitas1651 Musee de Lakenhal, Leyde schema neuf vanités complet

Le Bouffon, la Flûte et le Couteau

Le Bouffon joue du luth, l’instrument des séducteurs. Si la flûte symbolise les plaisirs de l’amour, le couteau en dénonce les débordements : sa pointe, passée sous les perles, semble dire qu’il serait tout aussi simple de couper le fil d’une vie que le fil du collier.

il n’est aucun crime, aucune mauvaise action à laquelle le désir du plaisir ne puisse pousser. Cicéron, Caton l’Ancien, ou De la vieillesse


Le Moine, la Bougie éteinte et le Verre renversé

Le personnage barbu porte une capuche de moine. Le coin corné du papier, le défaut du mur, le filet de fumée qui le biffe comme un coup de craie, confirment l’intention péjorative : le Moine est à la religion ce que le Bouffon est aux plaisirs, un pourvoyeur de faux semblants. Quand l’un passe ses nuits à jouer de la flûte, l’autre étudie à la bougie. Quand l’un tire son couteau, l’autre renverse son verre. On peut y voir la critique habituelle du moine bon vivant qui s’ennivre. Ou bien, d’un point de vue protestant, l’image d’une Eucharistie ratée : la vie monastique n’est qu’une dilapidation de l’héritage du Christ.

Titre possible de cette Vanité : « L’Etude, mère des clartés brèves et des gâchis définitifs ».


Le Vieux peintre, les Pièces et le Pommander

Les pièces et le pommander sont posés sur le bois nu de la table, zone qui symbolise la vie, par contraste avec la zone funèbre recouverte par le velours gris. Ce sont les objets personnels de Bailly, qui dans sa vieillesse a atteint l’aisance matérielle. Mais après l’aisance vient la maladie (le pommander).

Comme il est sorti du sein de sa mère, nu, il s’en retournera comme il était venu: il n’a rien retiré de son travail qu’il puisse emporter avec lui. Ecclésiaste 5,14

La Coquette, les Perles et le Miroir

Le collier précieux est abandonné sur la table, et le miroir ne reflète que la croix de la fenêtre. Après la Beauté vient le cimetière.

« Ni la beauté n’est éternelle, ni la fortune pérenne : de plus ou de moins loin, la mort attend chacun. » Properce

Nec forma aeternum aut cuiquam est fortuna perennis : longius aut propius mors sua quemque manet.

La Figure d’ombre, le Papier roulé et la Fumée

Je développerais volontiers l’hypothèse de Svetlana Alpers, ( [16] p 105) selon laquelle la figure d’ombre pourrait faire allusion à l’anectode rapportée Pline sur l’origine du dessin : une jeune femme qui garda le souvenir de son amant en traçant son ombre sur un mur . Nous avons vu que, pour Bailly, le rouleau de papier est l’emblème du dessin. Du fusain à la cendre, le souvenir tracé par la main sur le papier est destiné à l’oubli, tout comme le fantôme tracé par la fumée sur le mur, celui de l’inventrice du dessin [17].

La petite Bacchante, le verre de vin blanc et les fleurs répandues

Chacun sait que les bacchantes boivent du vin et répandent des fleurs. Le trio rappelle la brièveté de l’enfance, de l’ivresse, et des roses.

Le Crâne, la Pipe et le Sablier

La pipe met en relation le crâne, qui ne peut plus fumer et le sablier : la chute du sable remplace la fumée absente.

Cupidon, le bouquet fané et le billet qui tombe

Une fois la flèche tirée, les fleurs se courbent et les mots doux se perdent.


Le Martyr, les Livres et le Cartellino

Mort au nom des deux Testaments, le martyr vous révèle que, finalement, TOUT EST VANITE.


Conclusion

En 1603, Jacques II de Gheyn inaugurait la rhétorique des Vanités hollandaises (bulle, crânes, fleurs, pièces de monnaie…) dans une composition très organisée, sous l’égide de Démocrite et Héraclite (voir La boule mystérieuse).

Cinquante ans plus tard, son élève clôture le genre en apothéose, avec une Vanité des Vanités commandée par un amoureux déçu, polarisée elle-aussi entre la Joie et la Tristesse.


Références : [1] David Bailly : time, death and vanity, catalogue de l’exposition de 2023 au musée de Lakenhall [6] Maarten Wurfbain, “David Bailly’s Vanitas of 1651.” dans The Age of Rembrandt: Studies in Seventeenth-century Dutch Paintings, Penn State University Press, 1988, p 49-69 https://archive.org/details/bwb_P8-BGE-887/page/52/mode/1up [9] Le même détail apparaît, associé à la pipe, dans une nature morte que le catalogue de 2023 attribue maintenant à Bailly, vers 1620-25 :

Nature morte avec raisins, pommes, noix, olives, verres à vin et une cruche de Siegburg, Floris Claesz van Dijck, collection privée [10] Medaillon de Pieter van der Werff British museum
Médaillon en argent de Pieter Van des Werff, British Museum
Pieter Van des Werff était un héros de la résistance contre les Espagnols, lors du siège de Leyde en 1574. [11] Isabelle Arbeitman, Mapping Meaning in David Bailly’s Vanitas Still Life with African Servant, Harvard Undergraduate Art Journal https://sites.harvard.edu/harvard-undergraduate-art-history-journal/mapping-meaning-in-david-baillys-vanitas-still-life-withafrican-servant/ [12] Une guitare similaire se voit dans cette nature morte :
Evaristo_Baschenis_-_A_guitar_a_cello_lutes_a_musical_score_and_other_books_and_an_armillary_globe_on_-_(MeisterDrucke-1041649)
Une guitare, un violoncelle, des luths, une partition et d’autres livres ainsi qu’une sphère armillaire sur une table drapée, Evaristo Baschenis, collection privée [13] Le cadran solaire porte probablement une boussole, comme dans cet exemple un peu plus récent :
cadran solaire avec boussole 1700 fabriqué par Nicolas Bion coll part
Cadran solaire avec boussole, Nicolas Bion, 1700, collection privée [14] https://www.pomanderwatch.com/clocks/pomander-watches/ [15] N.Popper-Voskuil, Self portraiture and Vanitas Still life Painting, 1973 [16] Svetlana Alpers, The art of describing : Dutch art in the seventeenth century, 1984 https://archive.org/details/artofdescribing00svet/page/105/mode/1up

[17] Pline raconte deux fois cette anecdote. Une premère fois sous forme lapidaire :

l’ombre d’un être humain entourée de lignes Pline XXXV, 3

umbra hominis lineis circumducta

Bailly, qui lisait le latin, aurait pu remarquer ce passage dans le De Pictura Veterum libri tres de Franciscus Junius (1637 Amsterdam, Livre I, Chapitre 3, p 14 https://archive.org/details/francisciiuniiff00juni/page/14/mode/2up?q=umbra) qui compile tous les exemples de dessin d’ombre cités par les auteurs antiques

Dans un autre passage (Livre (XXXV, 151), Pline attribue l’invention du dessin est à la fille du potier Butades, de Corinthe, qui garda le souvenir de son amant en traçant son ombre sur un mur à la lumière d’une lampe. C’est ce passage qui a donné lieu à l’iconographie standard de la scène, dont le premier exemple est la gravure Dibutade, de l’allemand Joachim von Sandrart, en 1675. Le premier hollandais est Martin Mijtens l’Ancien en 1695 (Allégorie de la peinture, Nationalmuseum, Stockholm).

En 1651, nous sommes seulement quinze ans après le chapitre de Junius rappelant que l’origine du dessin est l’ombre, et vingt cinq ans avant la première représentation picturale, qui figera l’iconographie. Il est donc possible que Bailly ait voulu simplement évoquer le mythe, en montrant le visage de l’inventrice, dessiné avec de l’ombre.


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