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Panem et circenses, mais à quel prix ?

Publié le 15 octobre 2008 par Savatier

 La dignité et le respect des valeurs de la République seraient-elles solubles dans ce jeu du cirque moderne qu’est le football ? On serait tenté de le penser après que la Marseillaise ait été copieusement sifflée hier soir lors du match « amical » France Tunisie, sans susciter la moindre réaction de la part des organisateurs.

Noël Le Graet, vice-président de la FFF, interrogé sur RTL ce matin, donnait – mais sans doute est-ce une erreur de communication – l’impression de partager cet avis : « les sifflets, je les regrette, mais il faut toujours jouer », a-t-il affirmé sans se montrer outre mesure affecté par l’événement. Jouer, peut-être, mais pour quelle motivation ? Il est difficile de mettre en avant le respect des valeurs sportives dans un contexte où un hymne national, quel qu’il soit, est ainsi bafoué et certains joueurs hués. En choisissant de ne pas annuler le match, voulait-on simplement éviter de mécontenter les spectateurs qui avaient payé leur place ? Des esprits mal intentionnés pourraient aussi imaginer qu’on ne souhaitait pas froisser les sponsors et les média acheteurs des droits de diffusion… La question mériterait donc d’être approfondie, s’agissant d’un sport où les intérêts financiers jouent le rôle que l’on sait.

Depuis ce matin, les réactions des responsables politiques et du public se sont multipliées, pour condamner cet acte aussi imbécile qu’inacceptable. Le président de la FFF, Jean-Pierre Escalettes, a fait montre d’une fermeté bien moins ambigüe que son vice-président. Du côté de l’équipe de France, en revanche, entre Raymond Domenech, nouvel adepte de la politique de l’autruche, qui dit avoir préféré la « surdité », et Hatem Ben Arfa, cible d’une partie du public, qui déclare que tout cela n’était « pas très grave », on semble afficher une belle sérénité, traiter l’affaire comme un non-événement, donnant l’impression d’une banalisation.

Et puis, comme à l’accoutumée, les voix d’une poignée de bien-pensants s’élèvent. Les

uns avancent qu’il est « de tradition », dans le Maghreb, de siffler l’hymne de l’équipe invitée. Curieux argument qui trahit une étrange conception de la géographie (le stade de France ne se situe pas vraiment en Afrique du Nord, l’équipe de France jouait sur son propre terrain) et qui, sous couvert d’excuser un comportement, stigmatise sans discernement les supporters tunisiens et eux seuls. Les autres fourbissent leurs habituelles explications sociologiques, identitaires, communautaristes et autres références au passé colonial. Leur raisonnement pourrait faire illusion si la Marseillaise avait été sifflée lors d’autres rencontres sportives que des matchs de football, mais tel n’est a priori pas le cas. Cela dit, tous ces beaux esprits s’entendent pour affirmer que l’interruption du match eût provoqué une émeute et que l’indignation légitime soulevée par cette affaire ne serait – prétendent-ils avec mépris – qu’une réaction « émotionnelle ».

Cependant, l’arrêt de toute rencontre, quel que soit le sport concerné, au cours de laquelle un hymne national serait sifflé (la Marseillaise ou un autre) semble la première réponse à apporter, tout en ne s’interdisant pas de réfléchir à d’autres solutions. C’est à la République de préserver ses symboles, qui demeurent un bien commun dont la défense ne saurait être laissée aux idéologies nauséabondes.

Dans un article du 31 mars dernier, qui faisait suite à une autre manifestation imbécile de supporters, je recommandais la lecture de l’excellent livre de Pierre Bourgeade, Le football, c’est la guerre poursuivie par d’autres moyens (Gallimard, Hors Série, 136 pages, 6,72 €). J’y citais aussi l’extrait d’un texte de Pierre Desproges issu de ses Chroniques de la haine ordinaire dont la teneur s’applique parfaitement à ceux qui, hier, ont sifflé l’hymne national.

Ceux qui s’intéressent à l’histoire ou ont, comme j’en ai eu la chance, beaucoup voyagé, savent combien la symbolique de la Marseillaise dépasse les frontières de notre pays. Dans la Russie des premières années du XXe siècle, elle était chantée par les opposants au régime ; en Espagne, en 1931, les Républicains l’entonnaient ; des témoins assurent l’avoir entendue, chantée par les étudiants de la Place Tien-An-Men en mai 1989. Il y a quelques années, alors que d’autres bien-pensants et quelques parlementaires s’effrayaient de ses paroles (le sang impur, les féroces soldats, etc.) et proposaient de nouveaux couplets, dégoulinants de niaiserie, plusieurs hommes d’affaires étrangers m’avaient fait part de leur émoi. Dans leur esprit, la Marseillaise (qui est inscrite dans la Constitution de 1958) restait le synonyme de la liberté, l’image des soldats chargeant à Valmy, de la Résistance contre les Nazis, et de la République ; ils en connaissaient le texte, trouvaient impensable d’en changer un mot pour sacrifier à l’air du temps, même s’ils reconnaissaient qu’il méritait une explication du contexte historique dans lequel il avait été écrit.

Les imbéciles qui sifflent la Marseillaise n’insultent pas seulement les Français, de quelque origine qu’ils soient (représentés hier par la chanteuse franco-tunisienne Lââm dont il faut souligner le courage), la France et son histoire ; ils choquent tous ceux qui, de par le monde, ont adopté cet hymne comme symbole de la Liberté.

Illustrations : Couverture d’une partition de la Marseillaise - La Marseillaise par Isidore Pils - idem, gravure XIXe siècle.


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