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Le pÉtrole est-il encore gÉostratÉgique ?

Par Francois155

Note :

Tandis que votre serviteur reste fortement concentré sur l’épanouissement matériel et moral de sa maisonnée, au prix d’un ralentissement notable de son activité sur la Toile, il n’hésite pas, le coquin, à mettre ses connaissances à contribution pour éviter de trop longues jachères…

Plus sérieusement, l’article que vous allez lire m’a été proposé par un ami, un civil s’intéressant de prés aux questions de défense (d’ailleurs titulaire d’un DESS dans ces matières), suite à une conversation animée que nous avions eue récemment. N’étant pas certain d’être d’accord avec ses propos, mais les jugeant suffisamment intéressants et iconoclastes pour susciter de fructueux débats, je lui suggérai d’écrire un texte synthétisant ses idées en vue d’une publication dans ces pages. Avec beaucoup de patience et de gentillesse, il s’est attelé à la tâche et voici donc le résultat de ses cogitations qu’il a accepté de soumettre à votre sagacité et à vos remarques.

Je le remercie chaleureusement pour sa confiance, ainsi que pour la qualité de son article qui me permet de faire vivre ce blog et le débat d’idées en attendant un retour plus régulier sur la Toile. Bonne lecture et n’hésitez pas à commenter ce texte, l’auteur vous répondra avec plaisir.

LE PÉTROLE EST-IL ENCORE GÉOSTRATÉGIQUE ?

Tous nos schémas de pensée datent du XXe siècle. L’on admet trop communément que les guerres actuelles et futures obéiraient encore à l’ensemble des mêmes motivations que les guerres du siècle passé. Celui-ci fut pourtant une période très particulière de l’Histoire : ce fut le siècle des États (qui furent tous totalitaires de facto, derrière des frontières plus hermétiques que jamais) et ce fut le siècle du pétrole. C’est ainsi que dans la plupart des analyses actuelles (analyses passéistes à vrai dire) les guerres sont menées par des États, ou des États en devenir, soucieux de dominer les ressources naturelles : c’est une règle qui est élevée au rang de théorème définitif.

Ce théorème place le pétrole en tête de liste des ressources naturelles belligènes. Le théorème a été un peu modernisé ces derniers temps en ajoutant l’eau à la liste des ressources génératrices de guerre, mais le théorème résulte pourtant d’un schéma de pensée du XXe siècle qu’il faut remettre en question.

Voici, parmi d’autres, un symptôme de la nécessaire remise en question de nos théorèmes : même nos ministres les plus concernés (Défense, Affaires étrangères) ne savent plus où ils en sont et ne parviennent pas à se mettre d’accord sur le mot « guerre » tant leurs conceptions, fixées à l’école du XXe siècle, sont contestées par la réalité d’aujourd’hui. Pour avancer, car le lexique ministériel n’est pas l’essentiel de mon propos, je résous provisoirement ici en deux phrases le problème politico-sémantique posé par le mot « guerre » : les schémas et définitions du XXe siècle (déclaration de guerre) n’ont plus qu’un intérêt historique et par conséquent il y a guerre aussitôt qu’un groupe humain en tue un autre de façon organisée. Cette définition mériterait certainement d’être affinée (degré d’organisation, motivations, méthodes, etc.) mais elle suffit pour le présent article : un carpet bombing en Irak, des massacres tribaux au Rwanda, ou une embuscade à Uzbin sont des actes de guerre.

La guerre motivée par la domination de ressources, c’est un théorème que les analystes hésitent souvent à remettre en question. Ils hésitent pour un motif un peu paresseux : parce qu’ils ne voient pas ce qui peut remplacer ce théorème. Cependant plusieurs analystes avancent parfois d’autres explications : par exemple expliquer les guerres par la psychologie des dirigeants est facilement admis en notre époque post-freudienne. Ou alors d’autres analystes, cherchant un peu plus loin dans l’Histoire, trouvent des précédents dans les guerres de religion. Peut-être. Mais l’on constate en tout cas que le théorème des guerres qui seraient motivées par la domination de ressources n’est pas totalement incontesté.

Ici, dans le présent article, je ne vous dirai pas quel est le bon théorème de remplacement car pour l’instant je n’en ai pas la moindre idée. Je veux seulement tenter de vous convaincre que le pétrole n’a plus l’importance stratégique qu’on lui a longtemps attribuée. De même que si je disposais d’une machine à voyager dans le temps je remonterais d’un siècle et j’irais vous expliquer qu’il est vain de tuer mes arrières-grands-pères (français ou allemands, peu importe : européens) à Notre-Dame de Lorette en 1915 pour dominer le bassin houiller. Pour vous en persuader en 1915 je vous ferais valoir que le charbon est l’énergie majeure du siècle passé mais non plus l’énergie majeure du siècle qui commence.

Aujourd’hui en 2008, il en est du pétrole comme il en était du charbon cent ans plus tôt. Montez sur la colline de Notre-Dame-de-Lorette (elle est à 1h30 de Paris par l’A1 et l’A26) et vous verrez aussitôt comment les stratèges de l’époque pouvaient percevoir l’intérêt de ce point du terrain qui domine le charbon. La seule erreur, mortelle (voyez aussi les nécropoles militaires à l’entour, croix blanches pour les Français, croix noires pour les Allemands), fut d’accorder encore une importance stratégique majeure au charbon à cette époque, importance qu’il n’avait déjà plus et qu’il aurait de moins en moins : en septembre 14, les Taxis de la Marne roulaient à l’essence, en 1916 c’était à l’essence qu’on roulait sur la Voie Sacrée approvisionnant les combattants de Verdun, en 1918 c’était l’essence qui rendait possibles les offensives blindées décisives. Pendant ce temps d’autres régions minières que le bassin du Nord suffisaient à satisfaire les besoins en charbon.

Ne mefaites pas dire qu’aujourd’hui le pétrole n’a plus aucune importance. Je veux seulement avancer deux questions : le pétrole a-t-il encore l’importance vitale qu’il a eue au XXe siècle ? Et par conséquent des guerres pour dominer les bassins pétroliers ne résultent-elles pas de la même erreur d’analyse que celle de Notre-Dame-de-Lorette ?

J’articulerai mon questionnement autour de deux arguments qui sont faciles et somme toute assez évidents, mais auxquels on prête rarement attention parce qu’ils s’inscrivent mal dans nos routines intellectuelles : 1- pour notre fonctionnement économique le pétrole reste utile et confortable mais n’est plus vital ; 2- l’exploitation des ressources naturelles est désormais indépendante des États et donc de leurs armes.

1- Pour notre fonctionnement économique le pétrole reste utile mais n’est plus vital. Bien sûr, cette idée n’est pas évidente pour nous qui conduisons notre voiture tous les jours ou tous les weekends et qui prenons l’avion pour aller en vacances. Bien sûr, les variations des prix des carburants (et surtout lorsqu’il s’agit de hausses) sont problématiques pour certaines corporations : pêcheurs et routiers notamment. Mais si le pétrole devenait rare ou définitivement cher, les solutions de remplacement existent pour toutes les activités ayant une importance économique vitale. Seuls les transports aériens ne disposent pas (ou pas encore) de solution de remplacement, mais le transport aérien n’est pas une activité économique vitale parce qu’il s’agit désormais principalement d’une activité dédiée aux loisirs : le fret aérien n’est pas une activité économique irremplaçable et le « voyage d’affaire », remplacé par les réunions à distance sur internet, n’existe plus qu’à titre très marginal et le plus souvent pour camoufler des voyages d’agrément.

Les transports maritimes fonctionnent au pétrole mais pourraient adopter assez facilement la propulsion nucléaire, une technologie qui est opérationnelle depuis plusieurs décennies et désormais sûre. Les transports routiers peuvent adopter l’électricité ou passer sur rail. L’on peut multiplier les exemples dans tous les domaines d’activité : les chocs pétroliers des années 70 ont suscité des solutions alternatives qui peuvent encore être développées. Nous ne sommes plus dépendants du pétrole.

2- L’exploitation des ressources naturelles est désormais indépendante des États et donc de leurs armes.

Les historiens de la Seconde Guerre Mondiale, et sans doute ont-ils raison,expliquent l’attaque allemande contre la Russie (l’opération Barbarossa, ouverture du plus grand front de cette guerre) par la nécessité pour les allemands de s'emparer des immenses ressources pétrolières et minérales de l'URSS.

Ils expliquent également, avec raison encore, l’intervention du Deutsche Afrika Korps dans le désert d’Afrique du Nord par des visées sur le pétrole du Proche-Orient.

De façon beaucoup plus hasardeuse, certains ont expliqué notre guerre d’Indochine par la volonté de conserver les plantations d’hévéas pour l’entreprise Michelin. Aujourd’hui encore, quelques-uns expliquent notre intérêt pour le Tchad par la volonté de conserver une mainmise sur les plantations de coton du sud-tchadien pour le groupe Boussac (thèse notamment de Madame Arlette Laguiller dont le marxisme fondamentaliste n’est pas la marque d’une pensée d’avant-garde).

Ce genre d’analyses, qui expliquent les guerres par la mainmise sur des ressources naturelles, se retrouve dans de nombreux exemples. Mais ce sont des analyses d’une autre époque. Aujourd'hui chaque tonne de pétrole, chaque balle de coton, chaque production de quelque ressource que ce soit, est mise sur le marché mondial des matières premières et aussitôt vendue au client de toute nationalité qui paye sans s’occuper de la nationalité du fournisseur. Que Total, entreprise française, soit en Irak (ou au Nigeria, ou au Gabon, ou n’importe où) ou qu'il n'y soit pas, cela ne change strictement rien à l’approvisionnement énergétique de la France ni de quiconque.

Pour conclure, si mon raisonnement ci-dessus est exact, il entraîne un certain nombre de conséquences que je ne traite pas ici. J’en mentionne deux :

1- Dans ses évaluations stratégiques, le Livre Blanc semble avoir exagéré la prétendue « dépendance » de la France et de l’Europe à l’égard de ses approvisionnements énergétiques (Russie par oléoducs, autres par voies maritimes).

2- L’on a tort de suivre l’Oncle Sam dont les analyses sont en retard et qui veut, sous des prétextes qui ne trompent personne, s’installer dans la montagne d’Afghanistan comme autrefois on voulait tenir la colline de Notre-Dame de Lorette.


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