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Un homme et une femme (non, ce n'est pas un film) II

Par Placebo

Louis-Georges TIN, L'invention de la culture hétérosexuelle, Éditions Autrement, Paris, 2008 (201 pages).
Chacun sait que :
  • la terre tourne autour du soleil et est le centre de l'univers, Galilée n'étant qu'un dangeureux illuminé à juste titre condamné par l'Église;
  • l'esclavage est essentiel au maintien et au développement d'une bonne écoonomie;
  • l'Europe a, par sa mission civilisatrice, contribué au progrès de l'Afrique;
  • conférer le droit de vote aux femmes perturbe l'équilibre naturel de la famille.
Notre culture est tissée de telles grandes vérités éternelles qui nous semble tellement évidentes que nul ne voit l'intérêt de s'interroger sur leur bien-fondé. C'est ainsi parce que, selon le cas, nos sens, l'Église, le Pouvoir, la Nature nous le disent... Et pourtant.
C'est une autre de ces vérités que Louis-Georges TIN questionne dans son nouvel essai : la célébration de l'Amour entre hommes et femmes comme donnée culturelle « normale ». En effet, s'il y a partout des pratiques hétérosexuelles -- on assure la reproduction de l'espèce --, nulle part ailleurs qu'en Occident n'existe-t-il, selon lui, une culture hétérosexuelle valorisant l'union d'un homme et d'une femme.
Dans le premier volume de ce qui devrait être une trilogie, l'auteur se penche sur l'apparition à partir du XIe siècle en Europe de la civilisation courtoise, ce qui inaugure un millénaire de culture hétérosexuelle. Au cours des cinq ou six siècles suivant, l'homosocialité, les relations d'amitié ou de fidélité entre hommes, sera graduellement remplacée par une nouvelle façon de concevoir les rapports entre ceux-ci, notamment par « l'apparition » de la femme, jusqu'alors inconnue dans ces rapports, comme entité faisant l'objet d'un discours autonome.
Il est intéressant, à cet égard, de voir les résistances qu'a rencontrée cette évolution au fil des siècles notamment de l'Église, pour qui la femme, toujours l'influence misogyne de Paul de Tarse, est la source du péché. Ainsi que de la médecine, pour qui la fréquentation des femmes ne pouvait que contribuer à rendre les hommes efféminés. On voit comment le discours ecclésiastique et médical s'est inversé pour reprocher aux hommes qui valorisaient encore l'amitié chevaleresque le péché de sodomie... et c'est ainsi qu'on aura pu justifier, entre autres motifs, l'interdiction des Templiers (désolé pour les amateurs de fiction et du fameux code de Vinci). En attendant l'invention de l'homosexualité et de l'hétérosexualité comme maladies...
Cet essai est d'une lecture très agréable, et fort bien documenté, et je le recommande à quiconque aime à découvrir ces « angles morts » de l'histoire. Dans le prolongement de la pensée de Michel Foucault dans La volonté de savoir, Louis-Georges TIN se demande non plus « Pourquoi parle-t-on tellement de sexualité ? », mais « Pourquoi parlons-nous si peu d'hétérosexualité ? »

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