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Le bazar de Kutaisi ou la Géorgie quotidienne

Publié le 05 avril 2009 par Memoiredeurope @echternach

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J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer le projet de Route d’Alexandre Dumas que le Ministère de la Culture de l’Azerbaïdjan a proposé de mettre en œuvre il y a déjà quatre ans. Malheureusement, je n’ai certainement pas eu assez de temps pour décrire les deux parcours que j’ai eu la chance de suivre sur les traces du romancier français. L’un en 2006, de la bordure de la Mer Caspienne, en remontant vers la frontière de la Géorgie et l’autre en novembre dernier, de Tbilissi à la République autonome d’Adjara au bord de la Mer Noire, d’où l’écrivain embarque au début de l’année 1859 pour retourner en France. 

Sans doute est-ce que pour ce dernier voyage - je parle du mien, qui est intervenu à quelques semaines de la fin de la guerre entre la Fédération de Russie et la République de Géorgie, avec les amputations de territoire que l’on connaît : l’Ossétie du Sud et l’Abkhasie, j’ai encore des difficultés à évoquer le sentiment mélangé que j’ai ramené en ce qui concerne les rapports entre les deux pays. 

Nous avons parcouru pendant une petite semaine un pays qui s’apprêtait à fêter Noël. En partant d’une capitale illuminée dont les habitants, pris dans les encombrements, comme partout ailleurs dans le monde occidental, voulaient exprimer leur confiance dans l’avenir. Au moins leur espoir dans le bonheur des réunions familiales qui approchaient.

Un pays où le sentiment de revanche était plus disséminé et souterrain que je ne le pensais. Un pays enfin qui avait couturé et pansé ses plaies au point de les faire disparaître au plus vite et avait construit près de Gori d’immenses villages pour accueillir ses réfugiés, sans oublier de nouvelles casernes où quelques gendarmes français évoquaient par leur présence le travail diplomatique réussi du Président Sarkozy. 

Pour résumer, j’ai eu le sentiment de n’avoir pas pu, durant l’été précédent où exceptionnellement j’avais accès quotidiennement à la télévision, comprendre la réalité du drame qui se jouait. Et donc, en étant sur place dans la capitale, puis à Gori, puis à Kutaisi, la seconde ville importante de la Géorgie, puis à Zugdidi en approchant la nouvelle frontière de l’Abkhazie ou à Poti port militaire et commercial, pour ne pas parler de Batumi, la riche princesse sub-tropicale, station balnéaire voisine de la Turquie, qu’on m’avait menti. Ou du moins qu’on m’avait montré un peu en boucle les mêmes images de Russes vindicatifs et menaçants et de Géorgiens fuyants et apeurés.

Bien sûr le rapport de forces était effrayant. Bien entendu Poutine s’est fait un plaisir de déployer le piège et d’employer l’humiliation la plus brutale envers les piégés, et tout particulièrement envers le premier d’entre eux qu’il se promettait de pendre par le c…. Mais rien n’est blanc et noir ! 

Alors, j’ai collectionné les articles, j’ai comparé ce que je lisais avec ce qu’on pu me dire mes amis géorgiens, ou les responsables de l’ambassade de France et j’ai décidé de me donner du temps avant d’écrire sur le fond. Et surtout j’ai choisi d’y retourner dans quelques semaines. 

Dans un article publié par Le Monde le 19 août 2008, article qui a été contesté, voire moqué par les journalistes de terrain, Bernard-Henri Lévy dit à un moment « Ce n’est pas exactement le coup de Prague. C’est sa version XXIe siècle – lent, par petites touches, à coups d’humiliations, intimidations, parades et paniques. » Mais pourquoi est-ce que je n’ai pas senti ce pays réellement humilié ou craintif ? 

Florence Mardirossian écrivait pour sa part dans le Monde Diplomatique, le 15 août 2008 : « La confrontation stratégique entre Moscou et Washington aux marches de l’Europe est entrée dans sa phase active. C’est le retour à un ordre passé, nous entraînant vers une nouvelle guerre froide. »

Bien entendu, on se doutait bien que ce n’était pas la destruction d’une partie de la flotte géorgienne dans le port de Poti qui était en question, mais d’un coup d’arrêt clairement balisé pour éviter l’accession possible de l’Ukraine, voire de la Géorgie à l’OTAN, pour esquisser une revanche de l’indépendance non négociée du Kosovo et pour dresser un contre-feux au déploiement de boucliers anti-missiles en Pologne.

Etrangler la Géorgie en son milieu par un nœud coulant est aussi marquer la menace permanente contre le surgissement de pipe-lines venus de la Caspienne. Bref une géopolitique mondiale travaillée par la bande. 

Au lendemain de la réunion de Strasbourg qui vient de fêter, à cheval sur le Rhin, le 60e anniversaire du Traité de l’Atlantique Nord, il est un peu facile, après coup, de mettre en perspective cette vision très pessimiste et un peu trop classique donnée par la journaliste du Monde Diplomatique.

Un autre président est bien là maintenant aux Etats-Unis, un homme qui ne compte pas le Président Géorgien parmi ses obligés encombrants. De plus la Fédération de Russie, comme les autres, est entrée dans une crise économique dont elle ne veut pas vraiment révéler l’ampleur, ni les conséquences sociales, dont nous ne saurons rien dans l’immédiat puisque les opposants n’ont plus de voix.

Si j’ai vécu un moment de vrai ressentiment et de revanche, c’est certainement dans le hall de l’hôtel de Batoumi quand j’ai vu notre guide sourire à l’écoute du journal télévisé transmis de Moscou. On y annonçait que la baisse du prix du pétrole allait creuser une crise économique importante dans l’ensemble du territoire russe. On évoquait pourtant à peine encore mi-novembre le tremblement de terre financier dont le gouvernement russe ne pouvait ignorer les effets à venir sur son propre sol. Notre guide doit rire encore plus aujourd’hui, même si l’économie de son pays doit lui donner quelques inquiétudes.

Est-ce que, comme en Italie, en Roumanie, à Paris ou à Luxembourg, les marchés sont des symptômes de la santé d’une société ? Si c’est le cas, alors la population géorgienne est en effet d’un grand optimisme.

Nous avons pris le temps  - plus d’une heure - pour parcourir le marché de Kutaisi ou Koutaïssi. Cette ville de presque 200.000 habitants est située à mi-chemin entre Gori (la ville natale de Staline qui a gardé un buste de l’horrible, sur sa place centrale et un musée à lui dédié) et la côte de la Mer Noire.

L’histoire légendaire veut que le voyage de Jason et des Argonautes vers la Colchide et la Toison d’Or, se termine à Kutaisi au pays des Amazones, d’Eéthès et de Médée. On connaît la légende de l’amour de Médée pour Jason. Et si on ne la connaît pas, alors il faut relire Homère pour comprendre ce qui fonde le substrat d’un pays qui passera de ses confins grecs, là où les richesses se tissent, à un Moyen Âge fondateur d’un peuple purement géorgien.

Nous ne cherchions pas la toison. Nous voulions simplement comprendre ce qui se prépare dans l’arrière cuisine d’un pays où le toast se pratique comme un rythme ponctuel entre les différents moments du repas, adressé de l’hôte, le « Tamada » à tous ses invités et inversement.

Maïs grillé, galettes de fromage, fromage cuit, tomates, cornichons et herbes diverses. Voilà pour l’entrée. Soupe le plus souvent de mouton, vinaigrée. Poulet aux noix, au coriandre. Mouton en ragoût avec des pommes de terre ou des aubergines aux noix, mais aussi des Tolma (les dolmas ne sont pas loin). Vous trouverez aussi des crépines de porc serrées de baies de grenade ou des raviolis à la viande de porc ou de bœuf mêlés, les khinkalis. Nous sommes en pays Orthodoxe… ! Les poissons de rivière, carpes ou poissons chats, jusqu’aux trésors de la Mer Noire…Et enfin une gamme de desserts dont les plus dépaysants, en dehors des nougats et des friandises au miel parfaitement orientales, sont les Tchourtchkhéla, ces chapelets en forme de bougie formés d’une feuille de pâte de fruit issue de l’évaporation de jus divers enveloppant des noix ou des noisettes.

Si la Géorgie est célèbre pour ses eaux minérales, l’eau de Borjomi étant consommée jusqu’en Lituanie où on peut l’acheter au supermarché grâce aux habitudes des anciens conscrits de l’armée rouge envoyés pour plus d’une année expérimenter les confins les plus éloignés de l’Empire, les vins doivent nous faire souvenir que nous nous trouvons à l’origine des cépages ouest européen.

Et les marchés alors ? Je vous laisse découvrir avec quelques photographies l’offre grandiose, encore paysanne. Une offre faite de tas de légumes, de monticules de farines de blé ou de maïs, de bassines débordantes de cerneaux de noix, de régiments de cornichons, de colonnes de fromages fumés ou non, de colonies de poulets et de sourires patients et un peu moqueurs pour les touristes que nous sommes.

Qui hésiterait à revenir pour en savoir plus ?


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