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Jacques Chaban-Delmas : "La dame d'Aquitaine"

Par Schlabaya
Le mot de l'éditeur : "En ce XIIe siècle où l'espérance de vie est brève, où les femmes meurent en couches et sont vieilles à trente ans, Aliénor d'Aquitaine part en croisade et en revient, met au monde dix enfants, est encore belle à soixante ans et meurt à quatre-vingt-deux ans.
Aliénor, fille de Guillaume X d'Aquitaine, tour à tour reine de France et d'Angleterre, épouse de Louis VIl le Capétien qu'elle quitte pour Henri II le Plantagenêt, est l'un de ces êtres d'exception qui marquent leur époque et infléchissent le cours de l'histoire.
Intelligente, cultivée, ambitieuse et courageuse, chevauchant des brumes d'Angleterre au soleil de Castille, elle rêve de bâtir un empire pour son fils préféré, Richard Coeur de Lion. Un rêve qui des siècles plus tard se réalisera et s'appellera l'Europe..."
Etant toujours en quête de documentation historique pour un projet qui me tient à coeur, j'ai lu avec grand intérêt cette biographie d'Aliénor d'Aquitaine par Jacques Chaban-Delmas, résistant de la première heure et homme politique de premier plan.
Née en 1122, Aliénor était la fille aînée de Guillaume X, et la petite-fille de Guillaume IX le Troubadour (ainsi nommé à cause de son goût pour les arts et les lettres). La loi salique n'étant pas en vigueur dans le pays d'oc, elle hérita des terres de ses ancêtres : le duché d'Aquitaine et le comté du Poitou. Puis, du fait de ses deux mariages, elle fut successivement reine de France et d'Angleterre, tout en conservant ses titres et ses terres. A la fin de son existence, elle régnait en son nom propre sur de vastes territoires, et conservait une certaine mainmise sur les affaires de la Couronne d'Angleterre.
Fait exceptionnel à une telle époque, cette femme, qui marqua profondément son siècle, a pris en main sa destinée bien plus qu'elle ne l'a subie. Sa jeunesse  se passe dans les brillantes cours d'Aquitaine, où se pressent troubadours, jongleurs, poètes et écrivains s'exprimant en divers dialectes. En 1137, son père meurt brusquement lors d'un pèlerinage, après avoir pris soin d'écrire à son suzerain, Louis VI Le Gros, roi de France, pour lui demander de prendre soin de ses deux filles, et de marier l'aînée, Aliénor, au jeune dauphin, afin de réunir leurs domaines. A quinze ans seulement, Aliénor épouse donc  à Bordeaux le futur Louis VII, lui-même âgé de seize ans. La nouvelle de la mort du roi Louis VI leur parvient peu après, à Poitiers, lorsqu'on remet aux jeunes époux la couronne du duché d'Aquitaine.
Aliénor devient donc reine de France.
Elle est brillante, cultivée, ambitieuse, et s'ennuie à Paris. La capitale lui paraît austère et fruste. Regrettant l'ambiance raffinée et festive des cours de Bordeaux et de Poitiers, la jeune reine fait venir en son palais les chevaliers, troubadours et poètes aquitains. Sous son influence, Paris devient un haut lieu des arts et des lettres. Elle a ainsi contribué à l'essor des tournois, de la littérature, de la galanterie et de la culture chevaleresque d'une façon plus générale. Son sens politique développé l'a amenée à prendre une part active aux affaires du royaume - quoique pas toujours à bon escient - et à participer à la seconde croisade, de 1147 à 1149, qui sera un échec. Du fait d'une mésentente persistante avec Louis, auquel elle n'a donné que deux filles (donc, pas d'héritier, du fait de la loi salique), Aliénor est écartée du trône; en 1152, les époux font appel à un concile, qui, sous le prétexte complaisant de consanguinité, annule leur union, tout en reconnaissant la légitimité des deux filles qui en sont issues. La procédure se rapproche donc plus d'un divorce par consentement mutuel que d'une répudiation.
Aliénor récupère ses terres de Poitou et d'Aquitaine, ce qui est une très mauvaise affaire pour le royaume de France.; elle épouse bientôt le jeune Henri Plantagenêt, comte d'Anjou (domaine qui regroupait alors le Maine, la Touraine et jusqu'à la Normandie. Les possessions du couple s'étendent donc sur une grande part de l'ouest de la France. Qui plus est, Henri Plantagenêt a des prétentions sur la couronne d'Angleterre, et finit par accéder au trône en 1154 sous le nom d'Henri II. Aliénor devient donc reine à nouveau
; elle et son nouvel époux, bien que vassaux de Louis VII, sont bien plus puissants que lui. Les souverains ont ensemble huit enfants, dont cinq fils : la succession de leurs divers domaines est assurée. Aliénor souhaite que ses descendants puissent régner un jour sur la France et l'Angleterre, royaume qu'elle rêve de voir réunis. Durant une douzaine d'années, Henri II et Aliénor vivront en bonne intelligence, et uniront leurs efforts pour assurer la prospérité et la bonne gestion de leurs territoires. En 1166, pourtant, lorsque Henri II affiche sa liaison avec sa maîtresse Rosemonde, ils se séparent. Aliénor repart pour l'Aquitaine, mais intrigue contre son mari en faveur de ses fils. En 1173, Henri II la fait prisonnière : elle restera captive durant une quinzaine d'années, jusqu'à la mort du roi, en 1189. Aussitôt libérée, à soixante-sept ans, elle reprend possession de ses domaines, et s'empresse de seconder son fils Richard Coeur de Lion, devenu roi d'Angleterre, auquel succèdera son jeune frère Jean sans Terre en 1199; infatigable, elle chevauchera en tous sens afin de régler les questions de succession, d'apaiser les conflits et d'organiser les unions de ses descendants, avant de mourir, octogénaire, en 1204.
Moi qui lis assez peu d'ouvrages historiques, j'ai trouvé cette biographie passionnante et accessible. Jacques Chaban-Delmas a réussi à dépeindre une époque à travers la figure singulière d'Aliénor, et a montré de quelle façon cette reine a marqué son temps et influé  sur les siècles à venir aussi bien politiquement que sur le plan culturel.  A travers ses idéaux et ses ambitions, on peut voir une préfiguration de la Renaissance : fin de la féodalité, avènement des Etats-Nations centralisés, apparition de l'Europe en tant qu'entité politique, essor de l'art profane et de la littérature, séparation des domaines religieux, politique, culturel... En revanche, je n'ai pas été convaincue par le parallèle que l'auteur trace entre Aliénor d'Aquitaine et Charles de Gaulle à la fin de son ouvrage. A tort ou à raison, j'y vois plutôt un hommage au général qu'une comparaison pertinente. L'admiration et le respect qu'éprouvait Chaban-Delmas (gaulliste de gauche) pour le chef de guerre et l'homme politique sont indéniables. Mais je pense que De Gaulle et Aliénor d'Aquitaine n'étaient pas motivés par les mêmes ressorts. Aliénor paraît mue par l'ambition personnelle et le désir de transmettre à ses héritiers le royaume le plus vaste et le plus puissant qui soit. De Gaulle (quoi qu'on puisse penser de ses actions politiques, les guerres d'Algérie et d'Indochine, par exemple !) était animé par une certaine idée de la France et du bien public. En revanche, il faut reconnaître au crédit de la dame d'Aquitaine qu'elle a oeuvré pour le développement de la culture et une certaine libération des moeurs, ce qui n'est pas nécessairement le cas de De Gaulle...
  


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