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Raymond Roussel

Par Philippe Di Folco
De l'angoisse Ă  l'extase
[Je dois la rédécouverte de ce texte établi en 2001, à Michel-Ange Seretti, de la librairie Nicaise, Paris - merci à lui !]
Voici pour moi l'un des plus mystérieux poètes, avec Rimbaud et Lautréamont, et je commencerai par une anecdote personnelle, que l'on me pardonne mais, cela ne fait qu'ajouter à la multisingularité de ce personnage : un jour, l'été de nos vingt ans, que je me promenais dans les puces de Montreuil, j'approchais de l'étal d'un marchand, mon pied buta dans une boîte à chaussure qui vomît immédiatement des centaines de "vieux papiers". Me penchant pour les ramasser, qu'elle ne fut pas ma surprise de constater que tous étaient au nom de Raymond Roussel : carte postale représentant la fameuse Rolls Royce caravane, des cartes de visite à son nom, des lettres avec en-tête mais aucun manuscrit ni paraphe. J'acquis le tout pour une bouchée de pain et n'eut de cesse de rechercher depuis lors, des renseignements sur ledit Roussel. Or, nombreux sont les admirateurs de Roussel confrontés à telles coïncidences : rencontres fortuites d'objets, de lieux, de personnes. Et de lui, les documents et traces sont pourtant rares : une seule photo officielle, la dernière, comme un arrêt de temps, celle prise à Milan en 1896. Pour un homme qui passa son temps et ce, dès sa 16e année, à tout réglementer, prévoir, testimonialiser même, cette absence de document semble être un fait exprès.  Poète écorché vif, Raymond Roussel (1877-1933) croyait aux coïncidences, ne délivrait aucun message, ne dévoilait rien, et se suffisait absolument. Il avait conçu un "système de vie" intriquant ses textes et sa biographie, et ce depuis son plus jeune âge.
Un soleil noir mélancolique
Qualifié en 1939 par André Breton dans son Anthologie de l'Humour noir, de "Soleil noir", Raymond Roussel n'eut de cesse de magnétiser notre contemporanéité, d'agréger à à son oeuvre et à sa biographie (à jamais trouée ?) des fanatiques parce qu'il synthétise à lui seul tous les mystères, le mystère orphique et plus encore. Tout commence le 17 juin 1896 : Raymond Roussel entame la rédaction d'un long poème intitulé "La Doublure" et ressent "une sensation de gloire universelle". Quelques cinq ans auparavant, il était photographié en tenue de Louis XV, dans le vestibule de l'hôtel particulier familial situé à Neuilly-sur-Seine (détruit depuis), son père était encore en vie, tout était encore possible, voilà ce que semble dire cette image où sur le visage du jeune homme s'esquisse une sorte de sourire mélancolique. Il n'aura de cesse de poursuivre cette gloire, continuant "L'étoile au front", s'entretenant avec lui-même, à la poursuite de fantômes. Cinq ans après "la Doublure", "la Vue" est publiée dans un journal qui lui appartenait, Le Gaulois. En 1909, y paraissent en feuilleton les Impressions d'Afrique (continent que Roussel ne visitera jamais) portées à la scène en 1912, représentation à laquelle assistera Marcel Duchamp pour qui Roussel est "un maître absolu". Et puis vînt la guerre, et au contraire du capitaine "Destouches" Céline, il n'eut pas à faire front au feu. A son grand regret ?

Un auteur béni sans succès
Il était le fils d'un agent de change et d'une riche héritière. Il commencera par habiter un hôtel particulier cossu situé donc à Neuilly-sur-Seine pour terminer quelque temps avant sa mort, dans une chambre d'hôtel de passe à Pigalle. Publié par Arthur Meyer, ami de son père, directeur du Parisien de l'époque, Le Gaulois, et par l'éditeur Alphonse Lemerre (l'ami des Symbolistes), à l'âge de vingt ans, il mourra le 14 juillet 1933 sans avoir pu se décider à rejoindre l'écurie de Gaston Gallimard, sans avoir pu vendre plus de 500 exemplaires de tous ces textes publiés. On le dit "auteur difficile". Une sorte de Marcel Proust "inversé" (Freud devait se réjouir d'un tel attribut). Des fées se penchèrent pourtant sur son berceau. Non pas pour faire de lui l'héritier et le gestionnaire d'une fortune dont il héritera très tôt, évaluée en 1912, lors de la liquidation de ses biens (vente restée célèbre, le catalogue fait plus de 1000 pages) à plusieurs millions de francs-or, mais pour écrire le monde suivant une nouvelle métrique, pour l'épuiser en quelque sorte, lui, le monde et l'argent de ce monde et ses lecteurs avec. Les rencontres de Roussel comptent plus que tout : à 22 ans, il passe quelques jours avec Jules Verne, et c'est le ravissement d'un élève pour le maître. Locus Solus, qui se déroule dans la villa d'un millionnaire excentrique appelé Martial Canterel [RR était musicien], qui paraîtra en 1923, emprunte énormément à l'auteur nantais. C'est mon roman préféré. On n'en sort pas indemne (la tête coupée de Danton, animée et parlant sans fin dans son bocal électrique, deviendra un topos pour beaucoup).
Les parents de Roussel étaient aussi amis de la famille Leiris, riches négociants et antiquaires : il rencontre ainsi très tôt le fils, Michel Leiris (ce dernier n'a pas 18 ans) qui tente de le rapprocher des Surréalistes mais Roussel ne s'intéresse qu'à l'Afrique et accepte de financer une exposition orchestrée par Marcel Griaule, futur co-fondateur des Sciences de l'Homme. En 1924 éclate le scandale de la représentation de "L'Étoile au front" au cours de laquelle Robert Desnos, défenseur de la pièce de Roussel, s'écria en pointant ses adversaires : "Nous sommes la claque et vous êtes la joue !". A sa mort, tous les Surréalistes de la première heure et leurs proches ainsi qu'Edmond Jaloux, seront nommés héritiers de son unique fortune : deux manuscrits, Comment j'ai écrit certains de mes livres et Documents pour servir de canevas.

 
Techniques rousselliennes
L'une des techniques opérées par Roussel pour écrire ses "drames" ou longs poèmes en prose consiste à se servir du dictionnaire Bescherelle en deux volumes, celui de 1866, la même édition qui semble-t-il servit à Lautréamont et Rimbaud. Un mot donne une idée et réciproquement, créant ainsi une chaîne de micro-événements, donc une anecdote, puis une histoire. Un mot appelle une suite d'autres mots, soit par homophonie, soit par contexte proxime, soit les deux à la fois. Nous sommes par delà les correspondances mais déjà dans l'approche oulipienne de la littérature (il est "oulipien par anticipation" pour citer Marcel Bénabou). D'ailleurs, l'un des plus bel hommage écrit fut celui de George Perec avec La Vie mode d'emploi : dans l'ombre de l'immeuble de la rue Cuvelier, Bartlebooth/Winkler est l'un des multiples avatars de Roussel, un temps l'ami de Valery Larbaud. Il fut donc un inventeur de procédés en plus d'être l'inventeur de sa vie même. Inventeur et joueur aussi, puisque sur le tard, deux ans avant sa mort (volontaire ou non), il se remet aux échecs, invente une formule saluée par Tartakower et Duchamp. Pour revenir sur sa mort, il faut noter qu'en 1931, il fait dessiner un mausolée pour sa concession acquise au Père-Lachaise, restée inachevée. Aucune invention ne peut être le fruit du hasard. Son extraordinaire capacité intellectuelle, qui raisonnait sur les métamorphoses des formes, donnait naissance aux produits les plus irrationnels et imprévisibles qu'un écrivain ait jamais conçus. Son oeuvre sera perpétuellement en devenir de lectures et non définitivement abrogée par la critique.

 
Un voyageur singulier
De son vivant, sa réputation d'exentrique masque l'essentiel : son oeuvre. Après l'échec au théâtre, Roussel commence vers 1925 à voyager avec sa Rolls roulotte, conçue par lui et assemblée à grands frais par un carrossier et un décorateur, comprenant un cabinet de toilette, un salon avec lit amovible, un secrétaire, un bar, une cuisinière, une bibliothèque... Roussel devient le premier auteur nomade, le capitaine Némo des causes littéraires perdues. Le succès le fuyant, il décide de parcourir l'Europe, passe par l'Alsace et la Suisse en compagnie de Charlotte Dufrêne, sa maîtresse officielle depuis 1910, à la poursuite des "poussières de soleil" et autres chimères. En Italie, Mussolini, le Pape, des nombreuses personnalités lui rendent visite dans sa roulotte. Il devient une attraction, un freak, comme dans certains de ses textes. En 1927, il visite toute l'Asie mineure, dépose des roses à Ispahan en souvenir de Pierre Loti, son écrivain préféré après Verne. Ce périple se termine, on le sait, à Palerme, porte de l'Afrique. Le grand écrivain sicilien Leonardo Sciascia mais aussi Michel Foucault reviendront sur cette "mort éloignée", survenue le 14 juillet 1933, dans la chambre 224 du Grand Hôtel et des Palmes. Charlotte était à ses côtés. Elle notait  les doses de barbituriques qui augmentait avec l'angoisse. En 1928, Roussel avait suivi une cure de désintoxication dans une clinique de Saint-Cloud où se croisaient Gide, Cocteau et tant d'autres "shootés" de la vie.

[Mon ami B., grand admirateur de RR, me signalait il y a peu qu'une connexion avait été établie entre la mise en scène de sa mort à Palerme et Etant donnés de Duchamp.]
Patrick Mauriès, fondateur des éditions Le Promeneur (Gallimard) a découvert en 2001 les 370 pages accumulées par son jeune ami de toujours, Michel Leiris, notes portant sur la vie mystérieuse et l'oeuvre énigmatique de Raymond Roussel, un livre à jamais inachevé. Mauriès écrit : "Je me découvre désormais l'objet de coïncidences rousselliennes, prêt à croire au jeu de ces influences mystérieuses qui régissent la vie des hommes."
Philippe Di Folco (2001, revu en 2007)

Livres de R. R. disponibles (choix sélectif)
1/ Nombreux inédits chez l'éditeur Jean-Jacques Pauvert :
L'Etoile au front - La Vue et poèmes inédits (?uvres) -
La Tonsure, la Seine - Impressions d'Afrique -
Nouvelles impressions d'Afrique ; suivies de L'âme de Victor Hugo - Epaves
OEuvres complètes, tomes V & VI : Les Noces
2/ Dans la collection "Imaginaire", Gallimard :
Locus Solus  (signalons aussi l'édition chez GF-Flammarion commentée par Tiphaine Samoyault)
Comment j'ai écrit certains de mes livres
3/ Un bijou :
Nouvelles impressions d'Afrique, mis en lumières par le poète Jacques Sivan
Edition Al Dante, 2004
4/ En revue :
n°6 de la revue Mélusine (L'Age d'homme)
n°74 de la revue Europe (oct.1988)
5/ Essais importants sur R. R.
Raymond Roussel par Michel Foucault, Le Chemin, Gallimard
Raymond Roussel par François Caradec, Fayard
Portraits d'écrivains par Leonardo Sciascia, Fayard
6/ Liens
* Une édition hypertextuelle du roman Locus Solus
établie par Harald Winkler  (un pseudonyme ?, en écho à Perec ?)

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