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Voici venir la nuit des longs couteaux

Publié le 24 juin 2009 par Georgesdimitrov

00731454843126_SDe toute la panoplie d’artistes issus de la francophonie, difficile de trouver une figure plus fédératrice que celle de Serge Gainsbourg. Serait-ce à cause d’une carrière légendaire étendue sur quarante ans, d’une démarche aussi séduisante que provoc’, ou tout simplement à cause d’un immense et plus que singulier talent ? Bref, tout le monde semble fasciné par la vie et l’œuvre du grand Serge, à commencer par les jeunes minets du rock anglais (en 2006 paraissait Monsieur Gainsbourg revisited, collections de reprises par Franz Ferdinand, Placebo et autres Jarvis Cocker) et le bédéiste Joann Sfar qui lui a récemment consacré son premier long-métrage (Serge Gainsbourg vie héroïque sortira plus tard cette année).

Des années 1950 à sa mort prématurée en 1991, le dandy sulfureux aura bien entendu connu diverses révolutions de personnalité. Certains se souviennent davantage du Gainsbourg des sixties, composant de manière compulsive des ritournelles aussi pop que désespérées, interprétées par lui-même ou offertes en pâture à toutes ces stars yé-yé bien trop naîves. D’autres ne se seront pas remis des provocations puériles et troublantes de Gainsbarre, terrible alter ego d’un chanteur qui, dans les années 1980, semblait se complaire dans la solitude, l’alcool et une certaine vulgarité people. Nous préférons quant à nous nous intéresser à un Gainsbourg particulièrement inspirant : celui des années 1970, qui en quelques albums-phare révolutionna la chanson française pour la faire définitivement basculer dans l’avant-garde.

Notre objet d’aujourd’hui est le choquant Rock Around The Bunker. Fils d’immigrés juifs ayant fui la Russie bolchévique en 1919, Lucien Ginzburg (de son vrai nom) a vécu la guerre, le Paris occupé, la fuite, les cachettes et les dénonciations. Ces profonds traumatismes lui inspirent en 1975 un album aussi enthousiasmant que terrifiant qui pousse la provocation à des sommets inégalés. Ne pouvant de par son histoire personnelle n’être taxé d’aucun antisémitisme, Gainsbourg se fait le porte-étendard de sa condition et accouche de titres particulièrement “limite” qui ne trouvent d’ailleurs preneur sur aucune radio commerciale. Rock Around The Bunker, ce sont dix chansons affichant une commune thématique nazie sous un angle humoristique décapant, une approche aussi rafraîchissante que dénonciatrice.

Forcé enfant de porter l’étoile jaune, Gainsbourg fait de ce symbole dégradant une étoile de “shérif”, jeu puéril et enfantin, dans l’entraînante Yellow Star. Les supposées bacchanales auxquelles se livraient l’armée allemande inspirent autant la chanson-titre de l’album qu’un fameux Nazi Rock. Finalement, le morceau le plus décapant serait peut-être S.S. In Uruguay, charge démente envers les anciens nazis confortablement éxilés dans certaines républiques d’Amérique latine. Rock Around The Bunker est ainsi fait : narrativement ironique et terrifiant, musicalement joyeux. Les historiettes nazies concotées par Gainsbourg se déroulent en effet sur fond de rock simple, classique et dansant, parsemé de choeurs féminins mélodiques et rigolos. Une production pop sous haute influence britannique offrant un contraste saisissant pour l’une des oeuvres  majeures de la décennie ‘70, par l’un de ses créateurs les plus détonants.


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