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Fernando Pessoa

Par Philippe Di Folco
Un, personne et plusieurs
[Après Roussel, nous poursuivons ici les récits de quelques fuyants destins de créateurs morts dans l’anonymat, l’oubli, l'isolement -- belles leçons pour nos vanités présentes]
Le plus grand écrivain portugais du siècle dernier (et de notre actualité), Fernando António Nogueira Pessoa naquit à Lisbonne le 13 juin 1888. En portugais, pessoa signifie on le sait sans doute : « personne ». L’écrivain, né sous le signe des gémeaux, devait s’éteindre le 30 novembre 1935, persuadé de rester à jamais un inconnu. Pour contrecarrer cette destinée, il se réinventa en plusieurs personnalités, qui, à leur tour, échappèrent à leur créateur…
Fernando Pessoa ne quitta Lisbonne qu’une seule fois et ce, sur les instances de sa mère, Magdalena Pinheiro Nogueira, qui devenue veuve de Seabra Pessoa en 1893, se remaria avec le consul du Portugal en Afrique du Sud basé à Durban (cf. la photo ci-contre, Pessoa a 18 ans !). La maladie devait donc très tôt frapper la famille du jeune Pessoa : un père, critique musical, mort de tuberculose, une grand-mère, Dionisia, atteinte d’une forme de folie et morte dans un asile… Il fit à Durban toute sa scolarité en anglais : double nationalité, double langue. Les liens qui unissent le Portugal au Royaume-Uni remontent au pacte que signa Jean 1er avec la flotte anglaise en 1453, afin, dit-on, que les deux pays se partagent les océans et leurs conquêtes. On sait ce qu’il advint de celles du Portugal. Pessoa, au contact des fastes de l’Empire britannique, pouvait sans doute revivre non sans nostalgie, ceux inaugurés, et à jamais envolés, par un Vasco de Gama.
Un voyageur immobile
Pessoa revint au Portugal en 1906 pour s’inscrire à l’université de Lisbonne mais ne poursuivit pas ses études. Dès lors, il ne quittera plus la capitale, habitant entre autres dans les modestes pensions du quartier Campo de Ourique situé entre le jardin botanique, le cimetière anglais, et la toute blanche basilique de l’Estrela du dôme de laquelle on a la plus belle vue sur le Tage. Pessoa fut avant tout le marcheur infatigable de la « ville blanche » (Tanner) : il laissa de nombreux textes sur Lisbonne, sur ses échoppes, ses rues, ses sept collines (comme Rome), suivit tous les jours le même trajet pour descendre au Chiado, le vieux quartier intellectuel et ses deux cent librairies, quittant sur le coup des dix-sept heures trente son modeste emploi d’agent import-export pour une table à l’O Brasileiro, « le meilleur café du monde » ouvert en 1888 (se visite encore, cf; la photo à dr.), afin d’y boire seul un verre de ghingina, la fameuse liqueur de cerises. C’est là, entre solitude et ébriété (il mourra d’une crise hépatique), que Pessoa rencontre le 8 mars 1914 son premier hétéronyme, Alberto Caeiro. Un hétéronyme c’était un « autre que lui », une voix qui parlait en lui et qui possédait une vie autonome, qui voyageait de par le monde (Brésil, Etats-Unis, Inde), possédait une biographie autonome qui pouvait même lui survivre.
Un être diaphane et multiple
Le seul amour féminin de Pessoa fut Ophélia Queiroz, employée comme dactylo dans la société où tous deux travaillaient. Ce fut intense et court. Comme un rêve. Il ne publia qu’une seule plaquette de son vivant sous son nom : Message, une histoire ésotérique du Portugal. On peut ajouter les nombreux textes en revues. Et bien sûr, la «fameuse » malle de capitaine de navire bourrée de manuscrits et signés de ses divers hétéronymes :
Alberto Caeiro (1889-1915)
Il est le maître de Pessoa et mourut tuberculeux, passant toute sa brève existence dans le village de Ribatejo. Il est blond, pâle, aux yeux bleus et de taille moyenne. On sait qu’il publia des poèmes élégiaques. En réalité, il précède la phénoménologie qui surgit en Europe vingt ans plus tard.
Alvaro de Campos (1890-1935)
Né à Tavira, grand, brun, portant monocle. Il vécut à Lisbonne mais reçut à Glasgow le diplôme d’ingénieur naval et ne se consacra qu’à la poésie et publia : Opiarium et Bureau de Tabac. Il fut décadentiste, nihiliste, futuriste, avant-gardiste, opiomane et tout ça, avant l’heure. « Homosexuel », il fit rompre les fiançailles entre Ophelia et Pessoa.
Ricardo Reis (1887- ?)
Né à Oporto et élevé chez les Jésuites, ce médecin se retira au Brésil dès l’avènement de la république portugaise en 1912. Monarchiste, matérialiste, il est le reflet d’un certain néopositivisme. Il aurait là-bas une nombreuse descendance.
Bernardo Soares
Date de naissance et de mort inconnue, certains disent qu’il vivrait encore. Aide comptable à Lisbonne, il rêva comme De Campos à l’Orient, Samarcande, l’Inde. Il écrivit Le Livre de l’Intranquillité, journal métaphysique et lyrique. Pessoa le rencontra au restaurant « Chez Pessoa » qui existe toujours.
António Mora
Philosophe, auteur du Retour des dieux, il inaugure le néopaganisme mais finit sa vie dans l’hôpital psychiatrique de Cascais. C’est là que le rencontre Pessoa qui prend note de ce que lui révèle ce vieux sage à la barbe blanche.
Voilà : la plupart des lieux lisboètes que fréquenta Pessoa existent encore. Les vieux tramways, les pavements blancs, les cafés, les librairies, les restaurants, les visages et les fantômes perdurent toujours dans cette lenteur nimbée de « saudade », inexplicable mélange de nostalgie, de candeur et de mystique pélagique qui fait croire que chaque coin de rue recèle un génie qui s’adressera à vous en récitant des passages entiers de Pessoa. Mais quand vous rouvrirez les yeux, vous percevrez entre deux coups de sirènes portuaires juste un soupir, juste personne. C’est comme ça. Il y a rien et il y a tout.
Philippe Di Folco (2002)

Repères :
Films :
Dans la ville blanche d’Alain Tanner
Nocture indien d’Alain Corneau
Lisbon's Story de Wim Wenders
Voir aussi certains films produits par Paolo Branco
de Manoel de Oliveira, de Raul Ruiz...
Essai incontournable :
Antonio Tabucchi : Les trois derniers jours de Pessoa, un délire (Seuil)
Guide littéraire :
Le goût de Lisbonne, Mercure de France
Revue :
Sigila, la revue portugaise d’études sur le secret (et la libraire Chandaigne, Paris 5e)
Liens :
Association française des amis de Pessoa
Pessoa, un Titan de la littérature ?
Le Magazine Littéraire - N° 147, avril 79
Idem - "Sa-Carneiro / Pessoa : les exigences de l'amitié" par Urbano Tavares Rodrigues,
n° 291, septembre 1991

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