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Marché du livre et rentrée littéraire

Par Savatier

 Les Français lisent-ils moins qu’auparavant ? Une étude publiée récemment par l’INSEE pourrait le laisser entendre. Si la part du livre, dans le budget des ménages, avait été fixée à l’indice 100 en 1970, elle n’était plus que de 89 en 1995 et de 74 en 2006, date du dernier état des lieux pris en compte. Cette érosion ne témoigne pas nécessairement d’une limitation des dépenses culturelles ; on pourrait y voir le signe d’une diversification de la demande des consommateurs vers les nouvelles technologies dont l’offre s’est développée ces dernières années (CD, DVD, Internet, etc.) au détriment du support imprimé. Selon ce document statistique, le budget consacré à l’achat de la presse et de livres s’est surtout contracté depuis le début des années 1990, ce qui tendrait à confirmer ce sentiment.

S’agissant du livre seul, l’influence générationnelle semble aujourd’hui négligeable, les dépenses d’achat se situant entre 0,27 et 0,28% des dépenses totales, quelle que soit la tranche d’âge concernée, alors qu’en 2001, le chiffre s’élevait à 0,45% pour les plus jeunes ménages contre seulement 0,21% pour les plus âgés. Cet effritement, sur une période de 5 ans, chez les jeunes lecteurs, invite à la réflexion.

L’impact du profil socioprofessionnel ne paraît pas s’être fondamentalement modifié avec le temps. Les cadres consacraient à l’achat de livres un budget 65,4% supérieur à la moyenne en 1995 et 61,2% en 2006, soit un léger recul de 4,2 points. Pour les professions intermédiaires, les chiffres passent en revanche de 4,9% au-dessus de la moyenne (1995) à 18,6% en 2006, témoignant d’une rare évolution positive. Toutefois, les dépenses des ménages ouvriers se situent nettement en-dessous de la moyenne avec -45,6% en 1995 et -43,7 % en 2006. On assiste enfin à un effondrement des dépenses des agriculteurs qui passent de -30,8% en 1995 (l’année la plus favorable depuis 1985) à -60,2% en 2006.

Sans surprise, les ménages les plus diplômés consacrent au livre environ 130 € de plus par an que les moins diplômés (dont, cependant, le budget presse reste nettement plus élevé, peut-être un effet de la presse « people »). Le sexe exerce une influence non négligeable : les femmes dédient au livre un budget 15% supérieur à la moyenne, contre -6% pour les hommes – un différentiel de 21 points. De même les célibataires achètent davantage de livres que les couples ayant charge de famille.

On constate encore une nette disparité géographique, les dépenses des ménages de la région parisienne étant 35% supérieures à la moyenne, celles de l’Est et du Nord-Pas-de-Calais 21% inférieures à cette même base. Enfin, l’influence maternelle semble déterminante : les personnes de référence dont la mère est cadre (ou exerce une profession libérale) dépensent 87% de plus que la moyenne, chiffre qui chute à -23% pour les personnes dont la mère est ouvrière et -41% dans le cas de mère agricultrice.

Cette étude signifie-t-elle que les Français lisent moins ? Ce n’est pas certain, en tout cas pas dans des proportions aussi importantes que cette enquête pourrait le suggérer. En effet, comme le soulignent eux-mêmes ses rédacteurs, « on ne doit toutefois pas oublier qu’on ne s’intéresse ici qu’à l’achat de livres et de presse et non à leur lecture effective. » En d’autres termes, ne sont pas pris en compte les prêts des bibliothèques et médiathèques, pas plus que la lecture sur Internet ou celle des journaux gratuits. Par ailleurs, même si les résultats de cette statistique ont été récemment publiés, ils reflètent une situation vieille de trois ans – un laps de temps durant lequel les données ont sans doute évolué, sans qu’il soit possible de déterminer l’amplitude ni la direction de ce changement.

Une autre étude, rendue publique en mars dernier par TNS-SOFRES pour le quotidien La Croix, intitulée « Les Français et la lecture », donne un éclairage à la fois actualisé et plus fin des habitudes des lecteurs. A la question « Au cours des douze derniers mois, avez-vous lu un ou plusieurs livres (à l’exclusion des livres scolaires ou universitaires) ? », 69% des personnes interrogées répondent par l’affirmative en 2009, contre 72% en 1995, soit un effritement de 3 points. Si un français sur trois avoue aujourd’hui ne jamais lire de livres, le taux de petits lecteurs (1 à 5 livres par an) s’élève à 34% (37% en 1995), celui des lecteurs moyens (11 à 15 livres) passe de 8 à 9%, ceux des gros et très gros lecteurs (de 31 à 50 livres, plus de 50 livres) restant inchangés à 3%.

L’influence du sexe relevé dans l’étude de l’INSEE trouve ici sa confirmation : 61% des hommes interrogés avaient lu au moins un livre dans les douze derniers mois (avec une forte proportion de petits lecteurs), tandis que 74% des femmes répondaient de même, avec, cette fois, une proportion équilibrée (aux alentours de 30% dans chacune des catégories) de petites lectrices et lectrices moyennes.

On note un impact plus visible des tranches d’âge (63% de lecteurs chez les 18-24 ans, 72% chez les 50 à 64 ans), mais c’est avec la profession exercée par le chef de ménage que naît le clivage le plus important (54% de lecteurs chez les ouvriers, 83% chez les cadres et professions intellectuelles). La profession des personnes interrogées semble curieusement donner des résultats moins contrastés, les femmes au foyer et les chômeurs se situant à 63%, les salariés du secteur privé, à 64%. C’est toutefois chez les salariés du secteur public et les étudiants que l’on trouve les taux de lecteurs les plus élevés (respectivement 77 et 83%).

Les gros lecteurs (plus de 20 livres par an) se situent dans les tranches d’âge supérieures à 50 ans (14%) et parmi les cadres (19%) qui occupent aussi la première place des lecteurs moyens (38%). Le niveau de formation marque une différence sensible, puisque 50% seulement des personnes sans diplôme déclarent lire, un chiffre qui s’élève à 86% chez les diplômés de l’enseignement supérieur. De même le niveau de vie montre des résultats fortement clivés : on constate ainsi que 56% des personnes appartenant aux catégories les plus modestes lisent, alors que, dans les classes les plus aisées, le chiffre atteint 88%. Compte tenu de la disponibilité de bibliothèques de prêt, le coût économique du livre ne peut à lui seul justifier une telle disparité qui ne peut que soulever des inquiétudes.

Contrairement à une idée reçue, la fréquentation assidue d’Internet ne nuit pas à la lecture : 75% des personnes interrogées qui se connectent « tous les jours ou presque » se déclarent lecteurs, contre seulement 57% des personnes qui n’utilisent jamais la toile, preuve qu’Internet semble favoriser la promotion de la lecture, en dépit des arguments critiques de ses détracteurs, probablement non dénués d’arrière-pensées.

Comme dans l’étude de l’INSEE, on constate que l’habitat joue un rôle capital : 90% des habitants de Paris, Lyon et Marseille se déclarent en effet lecteurs, contre seulement 59% des ruraux isolés. D’une manière générale, le pourcentage de lecteur suit une courbe fortement dépendante du taux d’urbanisation des lieux de vie des ménages.

Quant aux critères de choix qui semblent guider les lecteurs, peut-être surprendront-ils : Pour 40% d’entre eux, c’est le sujet du livre qui importe alors que seulement 11% le choisissent en fonction de son auteur. 9% disent suivre les conseils de proches, 3% avouent faire confiance aux avis des critiques de radio et de télévision, 4% se laissant guider par la presse écrite et Internet. Seul 1% des lecteurs suit les conseils d’un libraire ou s’oriente vers un livre parce qu’il aurait obtenu un prix littéraire. Le prix du livre ne constituerait un critère de choix que dans la même proportion.

Enfin, confrontés à une question concernant leur motivation, les lecteurs définissent clairement ce qu’ils recherchent dans un livre : détente, culture et évasion.

Ces statistiques tombent à la veille de la rentrée littéraire qui nous promet 659 romans, un chiffre en baisse comparé à l’an dernier (676) et, surtout, à 2007 (727). Sans doute les éditeurs, prenant en considération les effets cumulés de la crise et de la légère diminution du nombre des lecteurs, ont-ils préféré limiter les risques et se consacrer aux valeurs sûres. Ils ne présenteront ainsi que 87 premiers romans cette année, soit 15 de moins qu’en 2007. En outre, ils semblent avoir renoncé aux tirages mirifiques assortis d’à-valoir tout aussi pharaoniques et de lancements comparables à celui d’une nouvelle lessive. L’exemple d’Ennemis publics, de BHL et Houellebecq, présenté comme « incontournable » et dont une bonne partie a fini au pilon en dépit d’un matraquage promotionnel sans précédent, n’est sans doute pas étranger à cette politique de discrétion et de prudence.

Faut-il en outre y voir un effet de la mondialisation et du multiculturalisme ? Les romans français seront moins nombreux en septembre prochain que l’an dernier (-36), tandis que les romans étrangers tireront plutôt bien leur épingle du jeu, avec une augmentation de 19 titres. Du côté des essais, mémoires et récits, dont les dates de publication, réparties tout au long de l’année – et, souvent, en fonction de l’actualité – dépendent moins que les romans de « l’effet marketing » de septembre, les éditeurs avancent le chiffre de 75 nouveautés.

Grands et petits lecteurs trouveront sans doute dans cette offre diversifiée matière à se détendre, se cultiver ou s’évader.

Illustrations : Carpaccio, Vierge lisant - Honoré Daumier, Lecture et G. Sand, gravure - Bouquiniste, gravure - Pile de livres. 


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