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Petits scandales entre amis

Par Joseph Vebret
L'édition n'est pas une science exacte. Les histoires de manuscrits d'inconnus arrivés par la poste et devenus comme par magie des succès de librairie côtoient des exemples d'inconnus maintes fois refusés, devenus pour certains de grands classiques de la littérature. On raconte que Jonathan Livingston le Goéland de Richard Bach fut refusé 140 fois, Les gens de Dublin de James Joyce 22 fois. Plus proches de nous, les aventures de Harry Potter connurent 14 refus ; ou encore Jean-Marie Blas de Roblès, prix Médicis 2008 pour Là où les tigres sont chez eux, refusé en 1997 par une demi-douzaine de grandes maisons d'édition, abandonné dix ans dans un tiroir avant de circuler à nouveau : 30 refus jusqu'au moment où Zulma accepte de le publier…

Julliard

Régulièrement – ça marche à tous les coups, pourquoi s’en priver –, journalistes ou justiciers voulant dénoncer les tares du système s’amusent à envoyer à des éditeurs des manuscrits déjà édités afin de démontrer qu’ils sont rarement lus et que, finalement, le texte arrivé inopinément par la poste et publié pour ses qualités intrinsèques n’est qu’une fable, un mythe, un leurre destiné à servir d’arbre cachant la forêt, celle des petits arrangements entre amis, un alibi ayant pour unique fonction d’accréditer le sérieux d’une maison. Les exemples ne manquent pas. Claire Julliard en rapporte quelques-uns dans son savoureux Librio, Les scandales littéraires. Ainsi Anne Gaillard, redoutée journaliste à France Inter des années 1970 qui fit dactylographier Han d’Island de Victor Hugo, changea le titre et le nom de l’auteur, et l’envoya à dix éditeurs. Idem avec Mon village à l’heure allemande de Jean-Louis Bory, prix Goncourt 1945. Vingt envois, dix-neuf refus. Un seul directeur littéraire a flairé le coup ! En 1992, le critique Renaud Matignon du Figaro littéraire réitère et piège les trois éditeurs de marguerite Duras avec un texte de… Marguerite Duras. Plus proche de nous, Wrath, qui fustige à longueur de blog le « milieu hostile de l’édition » a envoyé à Gallimard le manuscrit des Particules élémentaires à peine remanié et a reçu une lettre type de refus.

Plus rares en revanche sont les écrivains qui choisirent la filière du compte d'auteur (ou l'autoédition) avant de revenir de façon éclatante dans le circuit traditionnel. Au début des années 1990, Jean d'Aillon, né en 1948, de son vrai nom Jean-Louis Ross, docteur d'État en sciences économiques, et grand lecteur de Dumas, Doyle, Zevaco, Robert Merle, se lance. Il écrit un premier roman, Le mystère de la chambre bleue, basé sur la Conspiration de Cinq-Mars. Dix éditeurs sollicités, dix refus. Tout en écrivant un deuxième livre, il décide de s'autoéditer, crée sa propre maison, Le Grand-Châtelet, et publie donc son premier roman en 1995. Un libraire d'Aix-en-Provence, où il n'a jamais cessé de vivre, accepte de mettre un exemplaire en rayon. Il en vendra 300 en un mois. Par le bouche-à-oreille, internet, des mailings, et l’auteur lui-même déposant ses livres dans les FNAC parisiennes, il en écoulera 4000. Dix ans plus tard, Le Grand-Châtelet a treize de ses romans à son catalogue, et dégage des bénéfices. En 2004, suite à un passage sur LCI, il est contacté par trois éditeurs et signera finalement avec Isabelle Laffont, directrice de Lattès et du Masque, disposant de sa propre collection poche, Labyrinthes. Toute l'œuvre sera progressivement reprise, tandis que l'auteur travaille simultanément sur trois séries de polars historiques et livre deux manuscrits par an. Les ventes suivent : 10 000 exemplaires minimum par parution, parfois le double, sans compter les éditions club et les traductions. « A contrario, explique Claire Julliard, comme le confiait un directeur littéraire ayant pignon sur rue, il n'existe guère aujourd'hui d'écrivain maudit. Car tout auteur digne de ce nom "connait des gens" dans le milieu littéraire, il a écrit quelque article ou publié une nouvelle dans une revue et, à l'occasion, sait se montrer dans les cocktails parisiens. Sans doute. Il n'empêche qu’on rencontre toujours de grands auteurs ayant mis un temps considérable avant de se faire éditer. Tout romancier ne se double pas automatiquement d'un Rastignac en herbe. »
Ainsi Marcel Proust qui eut toutes les peines du monde à faire publier Du côté de chez Swann, premier volume de l'œuvre monumentale en devenir. Quatre refus : Eugène Fasquelle, effrayé devant l'ampleur du manuscrit et par les lettres fleuves que lui envoi l'auteur ; Alfred Humblot, directeur d'Ollendorff, dont l'appréciation ne manque pas sel : « Je suis peut-être bouché à l'émeri, mais je ne puis comprendre qu'un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil. » ; Le Mercure de France ne donne pas suite ; la NRF non plus : Gaston Gallimard est séduit par le texte, mais il se range à l'avis d'André Gide : « C'est plein de duchesses, ce n'est pas pour nous. » Il publiera finalement en novembre 1913 chez un jeune éditeur, Bernard Grasset, prenant tous les frais à sa charge afin qu'il n'y ait ni délais, ni corrections d'éditeur. Gide reconnaîtra son erreur début 1914. Il écrira à Proust : « Depuis quelques jours je ne quitte plus votre livre ; je m'en sursature avec délice ; je m'y vautre. Hélas ! pourquoi faut-il qu'il me soit si douloureux de l'aimer ? Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF – et (car j'ai honte d'en être beaucoup responsable) l'un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. » La NFR finira par récupérer Proust qui obtiendra le Goncourt en 1919. Ou encore Henry de Montherlant qui envoie du front, en décembre 1916, le manuscrit de son premier roman à Calmann-Lévy, qui le refuse, de même que dix autres éditeurs. La Relève du matin ne sera publié qu'en 1920 à compte d'auteur chez Grasset. On connaît la suite. Idem pour Louis Poirier en 1937. Professeur à Quimper, il a écrit son premier roman, Au château d'Argol, refusé chez Gallimard. Il le publie en 1938, à compte d'auteur chez José Corti, sous le nom de Julien Gracq. L'ouvrage passera totalement inaperçu et les ventes atteindront les 150 exemplaires. Mais le temps fera son œuvre. Le refus du Goncourt aussi ; de même que sa fidélité au même éditeur toute sa vie durant.
Dans tous ces cas de figure, ces exceptions qui confirment la règle, une même constante : la volonté, les sacrifices, la détermination, mais aussi une confiance inébranlable en soi, au point même parfois d'en devenir puant. Henry de Montherlant ajoute en post-scriptum au courrier d'accompagnement de son premier manuscrit : « Je vous rappelle que ceci n'est pas l'œuvre sans lendemain d'un amateur, mais le début d'une carrière. » Céline, déjà refusé deux fois pour son Voyage au bout de la nuit, dépose son manuscrit chez Gallimard et Denoël (qui, plus prompt à réagir, deviendra son éditeur), accompagné d'une lettre de présentation qui se termine par ces mots : « Tout cela est parfaitement amené. Je ne voudrais que pour rien au monde ce sujet ne me soye soufflé. C'est du pain pour un siècle entier de littérature. C'est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l'Heureux éditeur qui saura retenir cette œuvre sans pareil, ce monument capital de la nature humaine. » Il rata de peu le Goncourt, au profit de Guy Mazeline qui lui, fut loin de durer un siècle.

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LES COMMENTAIRES (1)

Par Un Auteur
posté le 01 novembre à 06:38
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Eh bien moi, j'ai une aventure peu commune à raconter.

En 2007, j'ai envoyé un manuscrit au comité de lecture de nombreuses maisons d'édition. Je n'ai reçu que des refus ; un certain nombre d'éditeurs n'ont tout simplement pas répondu à cet envoi, parmi lesquels “Les Éditions du Bord-de-l'Eau”, sises dans le sud-ouest de la France.
Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, quelque temps après, sur le blog de cet éditeur, un éloge de mon manuscrit par le directeur de cette maison, M. Dominique-Emmanuel Blanchard :

« J’ai noté que ça arrivait souvent comme ça : après des semaines d’indigences littéraires surgissent, deux, trois manuscrits qui m’enchantent. Hier c’était “Malateste”, aujourd’hui c’est “Apostrophe aux contemporains de ma mort”. Que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit d’une œuvre réjouissante malgré son titre. À commencer par son style. L’ai-je assez déplorée cette pauvreté du style dans ce qui tombe dans la boîte postale et sur les messageries de BDL ! Et voilà que coup sur coup le style renaît, ne cesse de renaître de ses cendres (je vous épargnerai le cliché du Phénix, enfin, presque). Voulez-vous un exemple de ce fameux style dont il m’arrive de rebattre les oreilles des incrédules ? Oui, n’est-ce pas ? Voici donc : “Ensuite je ne sais plus, j’ai un trou de mémoire. Je crois que les événements se sont précipités. Qu’on sache seulement que d’assis je me suis retrouvé couché sur le dos, qu’il n’était plus à côté de moi, mais sur moi, et que de paroles entre nous il ne pouvait être question, car il s’affairait à rendre la chose impossible à lui comme à moi.” »

http://domi33.blogs.sudouest.com/archive/2007/12/20/deb-le-style-bordel.html

Je n'ai jamais eu de nouvelles de cet éditeur. (Heureusement j'ai trouvé il y a peu un autre éditeur).

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