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Taking Woodstock (Woodstock Hotel)

Par Sylvainetiret
Le choc des civilisations
Ce n’est pas un scoop, mais le film d’Ang Lee, « Taking Woodstock » (« Woodstock Hotel » pour les amateurs de VF), sorti en 2009 et présenté à Cannes puis à Deauville la même année, n’est pas un film musical. Et quiconque s’attendra à visionner un concert mythique en sera pour son temps perdu. Par contre, si on recherche une vision nostalgique sur une époque à l’occasion de la préparation du fameux concert, on en aura pour son argent, et bien plus. Tonton Sylvain, lui, ne savait pas trop à quoi s’attendre, alors pas vraiment de risque d’être déçu. Mais question plongée dans une époque révolue de quand Tonton n’avait pas ses cheveux blancs, que la « liberté sans entrave » avait un sens, que le sens de la responsabilité n’avait que la limite qu’on voulait bien lui donner, que la notion de plaisir n’était ni l’alpha ni l’oméga de l’égoïsme, que l’insouciance n’était ni une innocence ni une indécence, que la peur du lendemain semblait une préoccupation de dinosaure, que « carpe diem » n’avait de latin que son étymologie oubliée au profit d’une pratique libérée, … alors là, la cueillette est à des années lumière de la déception.
Le film présente l’histoire, basée sur des faits réels et sur les souvenirs du principal protagoniste, de l’organisation du festival de musique pop de Woodstock durant l’été 1969. Elliot Tiber (Demetri Martin) est un jeune décorateur dont les affaires ne tournent pas fort à New-York, et qui a bien du mal à résister aux appels à l’aide en forme de jérémiades permanentes de ses parents, Jake (Henry Goodman) et Sonia (Imelda Staunton) Teichberg, juifs polonais immigrés, qui tentent d’éviter la faillite du El Monaco, le motel qu’ils possèdent à White Lake, une petite ville des environs de la mégapole. Il rejoint donc ses parents à l’approche de la saison estivale et donne un coup de main à la remise en état du motel pour accueillir les rares visiteurs, espère-t-on appâtés par un coup de peinture, une vague piscine, quelques panneaux dérisoirement prometteurs.

Comme chaque année dans la petite communauté paysanne et commerciale dont il s’est fait désigner président de la Chambre de Commerce locale, il tente d’organiser un petit évènement culturel sensé attirer le chaland, en forme de festival de bouts de ficelles, entre un phono qui fait passer sa collection de disques dans les haut-parleurs plantés au bord de la piscine et une pièce de théâtre d’avant-garde menée par une bande d’allumés payant ainsi le loyer de la grange qui les héberge. Le désastre semble se concrétiser, quand Elliot apprend l’abandon par la ville voisine du festival de musique qui se préparait et qu’il décide de reprendre le projet. Mais la faune qui débarque alors pour négocier et organiser les choses met la ville en émoi. Devant l’enjeu, d’abord financier, puis progressivement libertaire, Elliot tient bon néanmoins, au risque de se brouiller avec la population locale. Lorsque les spectateurs finissent par se présenter, se muant rapidement en une véritable marée, Elliot, dans un premier temps dépassé par les évènements, découvre tout un monde qui lui était étranger avant de s’y fondre entièrement.
Que dire, sinon que si Epinal était aux USA, Ang Lee en serait l’édile. Les images devenues légendaires de l’époque défilent les unes après les autres, les unes en même temps que les autres. Tous les clichés mythiques de la fin des années 60 se succèdent, se mêlent, se bousculent, comme un choc de civilisation, un choc entre une civilisation qui s’épuise et une civilisation qui se croit en train de naître. Le tout sous la douce et discrète férule de Michael Lang (Jonathan Groff), un jeune producteur aux allures du George Berger du « Hair » de Milos Forman.
Car c’est bien lui le personnage central de l’histoire, personnage discret, à peine montré si ce n’est aux instants clés, sorte de passeur d’un monde à l’autre, genre de gourou qui ne dit pas son nom, qui ouvre les pistes sons avoir l’air d’y toucher, qui rassure le voyageur qui tente de s’aventurer sur les pistes ainsi ouvertes. Avec un visage angélique, la tignasse savamment négligée du chanteur des Who, le regard sûr de lui et tout de douceur, la posture indéracinable et le regard fixant l’horizon, le verbe calme et rare, le sourire désarmant, jusqu’au départ au galop sur un cheval indien tel un cavalier solitaire de western morrissien, tout en lui renvoie à un statut d’initiateur, au sens de celui qui fait et entraîne les initiés sur le chemin de la vérité. Image quasi christique comme pouvait l’être George Berger dont il reprend la défroque.
Dès lors, les autres personnages ne sont que comme les apôtres et les élèves de ce nouveau Messie, laïquement baptisés, même hors la présence de l’archange, par la baignade dans l’étang qui jouxte le motel. La religion de la douceur, du flower power, dont l’encens a des accents de marie-jeanne, se libère et prend possession de l’ancien monde, de ses jeunes et de ses vieux, de ses forces de l’ordre, de ses conventions qui s’écroulent. Les mafiosi sont prestement remis à leur place qui est n’importe où sauf en ce nouveau monde. Le service d’ordre est assuré par un improbable travesti (Vilma -Liev Schreiber-) qui tient son calme et sa dextérité de son passage dans le corps des marines.
Bien sûr, certains restent en dehors de ce mouvement, mais avec le seul choix qui leur reste : l’accompagner avec bienveillance, tel Max Yasgur (Eugene Levy) qui loue son terrain pour le festival, et en tirer profit même de leur position extérieure, ou le rejeter et se trouver simplement exclus de fait de la marche du monde. Nul anathème, nulle réprobation, juste le constat de l’auto-exclusion des rétifs.
Evidemment, dans une telle ambiance, les dérapages ne sont pas bien loin. L’initiation d’Elliot aux charmes du voyage chimique sous les auspices d’un couple illuminé (Paul Dano et Kelli Garner) dans un minibus Wolkswagen décoré de tentures indiennes est sans doute à ranger dans ce chapitre tant sa mise en scène se complait dans les effets de distorsion cannabique et d’ouverture des sens, tant elle exploite une symbolique transparente de pluie lavant les nouveaux initiés des poussières de leur ancienne vie. Si on voulait reprocher quelque chose de « too much » au film, ce serait sûrement dans ce type de scènes qu’on irait piocher avec raison, encore qu’elles ne sont pas majoritaires, loin de là.
Coté reconstitution, le film ne semble pas commettre de grave fausse note. Les illustrations musicales sont effleurées, jamais mises en avant, en cohérence avec le projet du scénario qui vise à rendre l’ambiance d’une époque plutôt qu’à en faire la chronique documentée et détaillée. Il y a bien sûr là quelque chose de frustrant aux oreilles nostalgiques, mais le projet est là, et Ang Lee s’y tient bien.
Dès lors, difficile de trouver à décrier le résultat autrement que sur quelques détails quand on se laisse embarquer aussi allègrement dans les filets du réalisateur. Et après tout, c’est bien agréable de se sentir plonger dans un tel bain de nostalgie aux effluves de liberté et d’espérance.
Que l’avenir de cet épisode ait finalement montré les limites de l’utopie ne change rien à l’affaire. Tonton est grimpé sur son nuage et on peut s’accrocher pour le faire descendre.

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