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Siné : Noces de diamant avec la subversion

Par Savatier

On prétend que les chats ont neuf vies et cette vieille croyance, qui nous vient de l’ancienne Egypte, pourrait tout aussi bien s’appliquer à Maurice Sinet, dit Bob Siné, l’indestructible dessinateur qui, à plus de 80 ans, poursuit son œuvre de subversion partout où il peut disposer d’un espace pour noircir du papier, en dépit des obstacles et des aléas de la vie. Bien connu des amateurs de la presse politique et de l’humour vachard, apprécié d’un large public, mais aussi conspué par les bien-pensants, Siné a été (re)découvert par les plus jeunes à l’occasion de ce que l’on a appelé « l’affaire Siné », en juillet 2008 – un mauvais procès, assez nauséabond, auquel j’avais consacré un article en son temps et dont il est sorti blanchi par la Justice.

Un album richement illustré et préfacé par Guy Bedos vient d’être publié, qui rend compte de son parcours atypique, Siné, 60 ans de dessins (Hoëbeke, 192 pages, 30 €). Si un film avait été consacré à sa vie, le scénario en eût été probablement confié à Albert Simonin ou Alphonse Boudard et les dialogues à Michel Audiard ; car la langue imagée de Siné procède de cette veine-là, de cette gouaille populaire (mais non populacière) et l’on ne serait pas autrement surpris de l’entendre bougonner un jour « J’parle pas aux cons, ça les instruit », comme l’avait lancé jadis l’inoubliable dialoguiste des Tontons flingueurs. Siné, ce fils d’une tenancière de bistrot et d’un ferronnier d’art, qui avait passé son enfance entre les Buttes-Chaumont et la Goutte d’Or, a tout conservé du Gavroche ou du Titi parisien (sa tante était surnommée Dédé-la-Rouquine, cela ne s’invente pas), jusqu’à son esprit rebelle et un accent qui rappellera aux cinéphiles celui de Julien Carette ou de Robert Dalban. Rien ne le prédisposait à devenir artiste, sinon son amour du dessin qui le conduisit sur les bancs de l’Ecole Estienne, établissement qu’il quitta prématurément, son comportement de « zazou » n’y étant guère apprécié. Mais qu’importe, s’il n’avait pas obtenu de diplôme, il avait, en tout cas, trouvé sa vocation.

L’ouvrage retrace donc sa carrière, dans la publicité d’abord, où son trait, simple, mais non simpliste, fait mouche. Siné, qui pose un regard particulièrement critique sur la société de consommation, devenu « fils de pub », au service de la RATP, de Perrier, de la Loterie nationale, de Publicis, assume cette contradiction apparente. Il fallait bien faire vivre sa famille. D’ailleurs, ses meilleurs dessins, il les réserve aux affiches de théâtre et de cinéma (Ionesco, Clouzot, Brecht, Guitry, Queneau), aux couvertures de livres (la collection Folio de Gallimard) et, bien sûr, au jazz, sa passion musicale.

Car cet artiste qui offre l’image d’un ours rabelaisien et souvent mal embouché dissimule, derrière cette façade, une vraie sensibilité qui n’échappe ni aux peintres, ni aux écrivains qui l’apprécient. Le carnet d’adresse de ses amitiés surprend autant qu’il impressionne : Marcel Aymé, Jean Genet, Jacques Prévert, Boris Vian et Raymond Queneau (qui seront ses parrains au Collège de Pataphysique), sans oublier Léonor Fini avec laquelle il partage l’amour des chats. Pour l’avoir connue, je confirme : il fallait vraiment aimer les chats pour fréquenter cette peintre étonnante, exigeante, à la beauté, justement, féline, qui vivait près de la place des Victoires avec une meute de matous, lesquels n’hésitaient jamais à marquer leur territoire… De cette amitié, naquit une série de dessins publiée dans la presse et en album, des chats calembours, sympathiques et espiègles.

C’est toutefois dans le dessin politique et satirique que Siné devait bâtir sa réputation, non sans heurts d’ailleurs, le bonhomme étant aussi imprévisible qu’incontrôlable, surtout lorsqu’il aborde ses thèmes de combat : l’armée, les flics, les religions et toutes les formes d’embrigadement ou de prédation de liberté. Un temps, il dessinera pour L’Express de JJSS et Françoise Giroud. Imaginer ses croquis dans les mêmes pages que le Bloc-notes de François Mauriac laisse rêveur. Il quittera finalement le journal pour fonder Siné Massacre en 1962, une feuille qui disparaîtra sous une avalanche de procès. En plein Mai 68, il renouvellera l’expérience, tout aussi éphémère, avec L’Enragé (incidemment, ce titre est l’anagramme de « Général », ce qui ne relève pas du hasard) dont le « G » se composera d’une faucille et d’un marteau – logo, il est vrai, de triste mémoire.

Le livre aborde encore l’engagement de Siné auprès de Coluche lors de sa candidature avortée aux élections présidentielles de 1981, sa présence à l’émission Droit de réponse de Michel Polac, ses autres collaborations, avec L’Evénement du jeudi, divers canards gauchistes et libertaires ; il faut aussi mentionner Lui, pour lequel il réserve nombre de dessins joyeusement érotiques, et Charlie Hebdo dont il fut l’un des piliers avant d’en être viré l’an dernier – « lourdé » conviendrait sans doute davantage, tant ce licenciement ne s’est pas fait dans la légèreté … Naturellement, il est aussi question, dans l’ouvrage, de la nouvelle aventure de ce sémillant anar de 81 ans : le journal Siné Hebdo qui rencontre un réel succès de diffusion et réunit quelques belles plumes intrépides, une bande de malfaisants patentés nommés Michel Onfray, Frédéric Bonnaud, Didier Porte, Jackie Berroyer, Philippe Geluck, Noël Godin…

60 ans de dessins offre une intéressante rétrospective de l’œuvre de Bob Siné ; nombre de reproductions seront une découverte pour les lecteurs. On a souvent reproché à l’artiste ses outrances furibondes, son irrespect chronique envers toutes les institutions et les conventions sociales, son humour au vitriol, ses jugements à l’emporte-pièce, et l’on se rendra compte, au fil des pages, qu’il ne s’est guère assagi en vieillissant ! Chaque nouveau dessin sonne comme autant de charges contre l’ordre moral, les tartuferies ou ceux qui, selon le mot de Voltaire, « sont arrivés, mais dans quel état. » Le temps n’a rien fait perdre à ce perpétuel agitateur, du sens de la rébellion et de cet art de la dérision qui le font vouer aux gémonies depuis les années 1950 par plusieurs générations d’esprits gris. Cependant, un tel regard subversif porté sur le monde, qu’on le partage ou non (je trouve, par exemple, injustes ses dessins contre de Gaulle, tout en ne lui en voulant pas un instant), reste nécessaire pour secouer et faire évoluer toute forme de société, surtout celles dont le politiquement correct est devenu le plus récent veau d’or, une divinité terrible dont les prêtres et les adeptes, de chapelles de pouvoir en temples identitaires, réclament qu’on lui sacrifie des pans de notre liberté d’expression.

Enfin, le livre met en lumière – et tel n’est pas là son moindre intérêt – l’évolution du trait de Siné. On ne pourra plus guère lui faire grief d’un graphisme simpliste ou sommaire après avoir vu ses affiches, ses travaux d’illustrations ou surtout ses variations sur trois tableaux célèbres : Les Cinq baigneuses de Cézanne, Te Arii Vahine de Gauguin et Le Bain turc d’Ingres (p. 140-141), car il faut une réelle connaissance de l’histoire de l’art et une belle technique pour pouvoir ainsi pasticher les œuvres des grands maîtres.

Illustrations : Siné, photographie - Les Chats - Les religions vues par Siné. 


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LES COMMENTAIRES (3)

Par Jean-François
posté le 12 novembre à 16:27
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Article passionnant ! Je crois que je ne résisterai pas devant ce bouquin...

Par glouglou
posté le 11 novembre à 17:50
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cher bob,attention au culte de la personnalite?!

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