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Libération du 16/09/1999.

Publié le 22 août 2009 par Minisym
L'auteur d'une oeuvre immense où Bach côtoie le jazz est parti sans faire de bruit. Une vie de Moondog.
Si, adolescent, il n'avait pas perdu la vue à la suite d'un tragique accident, Louis Thomas Hardin ne serait probablement jamais devenu musicien. Jusqu'à ce que l'amorce d'un bâton de dynamite lui explose au visage, alors qu'il avait 16 ans, rien ne prédestinait, en effet, ce fils d'un ancien pasteur de l'Eglise épiscopalienne, né à Marysville, Kansas, le 26 mai 1916, à occuper le rôle qui allait être le sien dans l'histoire de la musique populaire du XXe siècle.

Peau de bison. Elevé au Wyoming, où son père avait ouvert, à Fort Bridger, un comptoir d'échange volontiers fréquenté par les membres de la tribu Arapaho, Louis a ainsi passé toute son enfance à chasser, pêcher, chevaucher et, accessoirement, à s'initier aux rudiments de la percussion, après avoir été invité, par le chef Yellow Calf, à utiliser le traditionnel tam-tam en peau de bison lors d'une danse du Soleil à laquelle son père l'avait emmené.

Au lendemain du drame, Louis Hardin échoue dans un établissement pour aveugles de l'Iowa, où il achève ses études de premier cycle et s'intéresse de près à la musique. L'année suivante (1933), il s'inscrit dans une école spécialisée pour non-voyants, domiciliée à Saint Louis, Missouri, où il apprend, en priorité, à maîtriser le braille. " Je compose en braille, expliquera-t-il plus tard. Quand il s'agit d'une pièce pour orchestre, je me contente d'écrire les parties de chaque instrumentiste à partir de la partition qui est dans ma tête. Et si d'aventure quelqu'un s'avise de reprendre une de mes compositions, il m'est facile de reconstituer le tout à partir des parties écrites. J'appelle ce procédé intracting, en opposition à l'extracting, qui consiste à extraire des morceaux d'une partition. "

En 1943, après avoir longtemps vécu à Batesville, Arkansas, et obtenu une bourse pour étudier à Memphis, c'est un musicien accompli qui débarque à New York avec 60 dollars en poche. Première escale : Carnegie Hall, où il assiste aux débuts d'un tout nouveau chef: Leonard Bernstein. Quelques jours plus tard, à force de traîner aux alentours de la 57e Rue, il se lie avec Artur Rodzinski, directeur du New York Philharmonic, qui le convie à assister aux répétitions de l'orchestre; ce que Hardin va faire avec assiduité, rencontrant à cette occasion Toscanini, dont la légende veut qu'il ait refusé que Louis lui baise la main, en s'excusant: " Je ne suis pas une jolie femme. "

De Marlon à Miles. Pour vivre, Louis Hardin, qui s'est rebaptisé Moondog (" en l'honneur d'un chien qui hurlait à la lune "), commence à jouer dans les rues, flanqué d'un invraisemblable attirail de percussions. Omniprésent au sortir des clubs de la 52e et de Carnegie Hall, il ne tarde guère à devenir familier aux musiciens les plus renommés. C'est ainsi que Lenny Bruce l'engage, un soir, à se produire avec lui, alors qu'une autre fois il ramène dans sa chambre d'hôtel un jeune comédien, fanatique de batterie, avec lequel il cogne toute la nuit: Marlon Brando. Charlie Parker en personne s'intéresse à lui, qui, après l'avoir entendu sur Broadway, lui propose une collaboration future. Celle-ci n'aura pas lieu à cause du décès subit de Bird, auquel Moondog dédiera Bird's Lament, qu'il réenregistrera en 1994 sur son dernier CD: Sax Pax for Sax. En revanche, il ne manquera pas l'occasion de boeuffer avec Charles Mingus et s'affichera également en compagnie de Benny Goodman, Buddy Rich et Miles Davis.

C'est sur le label de ce dernier, d'ailleurs, Prestige, qu'il va publier ses trois premiers albums : Moondog, More Moondog et The Story of Moondog, appelés à un certain retentissement grâce à des pièces comme Up Broadway ou Moondog's Monologue: " Peu m'importe d'où je viens et où je vais, seulement où je suis aujourd'hui [...] Je ne m'habille pas ainsi pour attirer l'attention, j'attire l'attention parce que je suis habillé ainsi "

Casque viking. De fait, la dégaine de Moondog (longue barbe, robe, sandales, poncho) contribue à accentuer la singularité du personnage. D'autant que, rallié à la cause hippie au début des années 60 (Janis Joplin chantera un de ses madrigaux), Moondog arbore sur la pochette de son second album CBS (aussi sublime que le premier, qui devait influencer Philip Glass, Steve Reich et Terry Riley), produit par James William Guercio (producteur de Chicago), un authentique casque viking, bien connu, à l'époque, des habitués de Greenwich Village.

Invité en Allemagne en 1974, Moondog choisit de ne pas retourner aux Etats-Unis. Beaucoup d'Américains l'ont longtemps cru mort. Erreur. Moondog vivait, depuis ce temps-là, à Münster, recueilli par Ilona Summer, qui s'occupait de la transcription et de la publication de ses oeuvres. Car ce compositeur prolifique, célébré par Zappa, Tiny Tim, William Burroughs, Duke Ellington et le Kronos Quartet, est crédité de 60 symphonies et de plus de 300 canons et madrigaux, mêlant les influences les plus diverses, de Bach au jazz en passant par les chants amérindiens.

Samplé par Stereolab et Mr. Scruff (Bird's Lament, méconnaissable, est devenu publicité pour France Télécom), invité par Stephan Eicher (My Place) et par le groupe de métal Edge of Sanity, Moondog était encore à l'affiche, cet été, du festival Mimi d'Arles, avec le pianiste Dominique Ponty. Récemment admis à l'hôpital évangéliste de Münster, Moondog, qui avait toujours espéré que la mort lui serait douce et rapide (Moondog Monologue), a vu son voeu se réaliser le 8 septembre. Il avait 83 ans.

Serge Loupien
Libération du 16/09/1999.


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