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La foire aux illuminés

Publié le 29 janvier 2010 par Sébastien Michel
Pierre-André Taguieff
éd. Fayard, Mille et une nuits, novembre 2005, 612 pages
A partir de 21,85 € sur Amazon.fr

Dans son dernier livre, Pierre-André Taguieff analyse le succès grandissant, notamment en Occident, des « théories ésotérico-complotistes » développées par le cinéma, les jeux vidéo ou la littérature depuis les années 1980, théories largement issues des délires « paranoïdes » de l’extrême-droite dénonçant les manipulations de groupes occultes.
La Foire aux illuminés
« Les dieux et les bons anges se sont enfuis, mais les démons se portent bien » (p 429)
Directeur de recherche au CNRS (Cevipof), enseignant à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, philosophe et politologue, Pierre-André Taguieff s’est attaché à établir une synthèse érudite, parfois répétitive, sur la construction dans les sociétés occidentales du mythe moderne et protéiforme du complot qui déborde désormais le cadre politique de l’extrême-droite. Abordant le sujet d’un point de vue anthropologique, soucieux de préciser la genèse et la définition délicate des termes abordés (complot, conspiration, ésotérisme, puissances occultes…), l’auteur nous renvoie dès l’introduction aux sources du phénomène étudié, en « Allemagne », avec l’ordre franc-maçon des « Illuminés de Bavière » créé par Adam Weishaupt en 1776 (dissous en 1785) et violemment attaqué par les contre-révolutionnaires (comme l’abbé Barruel en 1797) pour avoir été à l’origine de la chute de la monarchie et de l’Eglise en France, après la Révolution. Aujourd’hui, la société (très) secrète des « Illuminati » est accusée de vouloir établir un « gouvernement mondial » (comme l’affirmait en 1991 le célèbre évangéliste américain Pat Robertson, à la suite des thèses défendues en particulier par W. G. Carr, dans un pamphlet vendu à l’époque à plus de 500 000 exemplaires).
En Russie et en Occident, l’Eglise traditionaliste et l’extrême-droite (des nationalistes aux néo-nazis) ont longtemps occupé le champ de la dénonciation du contrôle des nations et du monde par des forces cachées, souvent assimilées aux juifs et aux francs-maçons. Le « bazar de l’ésotérisme » pour reprendre l’excellente expression de l’auteur s’est encore compliqué : depuis les années 1970, des amateurs ou « contre-experts » en la matière défendent l’idée de nouvelles menaces, notamment extra-terrestres après la vague de l’ufologie. Une partie de l’extrême-gauche ou des altermondialistes par ailleurs semble reprendre les thèmes conspirationnistes lorsqu’elle dénonce les forces de l’argent dans l’ordre (ou le désordre) du monde.
Aujourd’hui, la culture de masse est devenue une soupe extravagante de différents mythes du complot. Des groupes secrets (les sectes maçonniques ou « judéo-maçonniques », la CIA ou NSA, les « Maîtres du monde », les extraterrestres ou Reptiliens, etc.) agissent dans l’ombre et manipulent la démocratie et les pouvoirs fantoches (les gouvernements, l’Eglise, l’ONU, les médias…). « La vérité est ailleurs » (« Trust no one »), leitmotiv des épisodes de la série télévisée américaine X-files que l’on retrouve aussi bien dans les aventures du héros de Dan Brown, Robert Langdon, (in Da Vinci Code paru en 2003 et Anges et démons en 2000) que dans le cinéma (y compris dans sa forme humoristique comme dans les deux films Men in black de Barry Sonnenfeld sortis en 1997 et 2002 et dénonçant un incroyable « complot cosmique »). La bande-dessinée n’est pas en reste (voir Le lièvre de Mars de Cothias et Parras aux éditions Glénat sur le thème de la menace des Reptiliens). Le savoir est du côté « invisible » des initiés. Pour y accéder et sortir du « visible » trompeur, il faut alors être guidé, franchir les degrés initiatiques et Taguieff ne se prive pas d’oser les comparaisons entre les intentions délirantes des promoteurs des Protocoles des Sages de Sion (fameux faux antisémite qu’il a étudié en 1992) et les auteurs modernes des fictions à grand succès qui se nourrissent aux mêmes sources même s’ils édulcorent les passages sulfureux (sur un prétendu danger juif notamment).
« Ne pas rire, ni pleurer, ni haïr mais comprendre » (d’après Spinoza, p 380)
Les références de l’auteur sont impressionnantes. Les notes en bas de page et la bibliographie accompagnées d’annexes utiles (larges extraits de textes issus de la « littérature » du complot) sont le fruit d’un travail patient et colossal de Pierre-André Taguieff qui connaît son sujet par cœur depuis ses premiers travaux sur le racisme et l’antisémitisme (il est l’auteur de La force du préjugé, paru aux éditions La Découverte en 1988). Son ambition n’est pas de fustiger « l’ésotérisme de pacotille » que peut constituer la « littérature de bas-étage » dont la référence actuelle serait les livres de l’américain Dan Brown mais plutôt de comprendre son succès, dans le monde entier. Selon lui, s’appuyant notamment sur les recherches du psychanalyste Erich Fromm, les sociétés occidentales produiraient nécessairement des croyances conspirationnistes. Ce serait un effet paradoxal de la « transparence démocratique ». Les citoyens, par le vertige de la liberté octroyée, n’auraient plus les simples assurances fournies par les institutions politiques ou religieuses d’un passé pas si lointain. « La liberté négative » produite alors expliquerait le souci de nombreux citoyens de trouver un sens aux péripéties et malheurs du temps. Face à une Histoire complexe, aux événements imprévisibles, face au Progrès qui n’a pas tenu toutes ses promesses, celles du XIXè siècle, certains accepteraient une simplification abusive des faits, développant un argumentaire manichéen extrême voire extrémiste et paranoïaque. L’hyper-rationalisation de l’Histoire par la fabrication de complots, même inquiétants, serait préférable à un monde privé de sens. Selon l’auteur, le mythe des complots s’inscrirait dans la longue sécularisation des institutions, y compris religieuse, propice à l’effervescence du « sacré » (sectes, New Age, horoscopes et astrologie, etc.). « Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n’est pas qu’ils ne croient plus en rien, c’est qu’ils sont prêts à croire en tout » (G. K. Chesterton, p 417). Le réenchantement du monde, l’attirance pour des mystères plus ou moins rassurants seraient à l’œuvre pour le meilleur et pour le pire.
Et demain, « la revanche du diable » ?
La lecture du livre qui pratique à l’envi la redite ne permet pas de se former une solide opinion sur l’éventuelle « menace » posée par le phénomène actuel, à savoir la diffusion, dans la culture de masse, des thèmes conspirationnistes. Pourtant, le « soupçon » du chercheur est présent du début à la fin de l’ouvrage. Il semble pratiquer lui aussi la confusion des genres en associant dans un même chapitre les auteurs de fantastique ou d’heroic-fantasy comme J. R. R. Tolkien ou C. S. Lewis (auteurs respectivement du Seigneur des Anneaux et du Monde de Narnia) et les pires représentants de la pensée d’extrême-droite (tel J. U. Holey, co-auteur du Livre jaune paru en plusieurs volumes aux éditions Félix à partir de 1997). Certes, Pierre-André Taguieff écrit plusieurs fois que son intention n’est pas de fustiger ou de moquer une certaine fiction littéraire qui a droit de cité même celle qui se nourrirait des conclusions de pamphlets délirants. Pourtant, les longs développements consacrés à Dan Brown ne parviennent pas à dissimuler le mépris de Pierre-André Taguieff contre l’écrivain. Certes, il y a supercherie de la part du romancier lorsqu’il prétend que les « faits » sont attestés sur le « Prieuré de Sion » pour ne reprendre que cet exemple déjà célèbre (voir la préface du Da Vinci Code). Certes, la réalité et l’imaginaire ont ici tendance à se confondre et à proposer une histoire alternative. Les pseudo-guides censés décrypter les œuvres de Dan Brown les obscurcissent davantage qu’ils ne les éclairent. C’est cependant méconnaître le droit du romancier de tronquer la réalité, aussi mauvais soit-il sur le plan de l’écriture. C’est surtout ôter aux lecteurs toute capacité à l’examen critique. L’éducation des foules n’est pas celle de la fin du XVIIIè siècle. C’est sans doute à l’Ecole et en particulier aux Humanités de fournir aujourd’hui, dans l’esprit des Lumières, les instruments de la mise à distance. Les sondages ne suffisent pas à énoncer, tels des certitudes absolues, que les « thrillers ésotériques » seraient perçus par l’opinion comme étant en partie vrais. Le danger de la confusion est réel (il existe même) et doit à juste titre inquiéter. Les banalisations dans ce domaine doivent être dénoncées sans toutefois pratiquer les amalgames trop rapides. Le fantastique est un thème récurrent de la littérature et a précédé le « paradoxe démocratique ». Il faut donner raison à l’auteur de penser que l’idée du complot n’est plus l’apanage ad aeternam de la droite populiste et raciste dans des sociétés marquées de plus en plus par la ruse et le « machiavélisme » en politique. Il convient ainsi de rester vigilant et de combattre, par la recherche de la vérité, les délires politiques (comme ceux d’un complot juif à propos des attentats du 11 septembre 2001 sur le World Trade Center). Pour l’heure, ce qu’il y aurait d’inquiétant, nous semble-t-il, ce serait aussi le (dys-)fonctionnement actuel de la machine éditoriale qui ne prendrait presque plus de précautions dans la présentation, par exemple, de livres publiés comme des révélations. Certaines pratiques commerciales (de la littérature au cinéma, en passant par la télévision) sont responsables de certaines dérives sensationnelles et doivent être également dénoncées avec vigueur.

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