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Bernard-Henri Lévy ou l’arbre qui cache la forêt

Par Variae

On le tient ! On imagine le cri jubilatoire qui a jailli dans plus d’un esprit au début de cette semaine. BHL, le beau parleur de la philo médiatique, ses saillies définitives sur la démocratie, l’Amérique, l’ordre du monde. Pris la main dans le sac ! En flagrant délit (délire dixit l’Obs) d’enfumage et/ou d’incompétence professionnelle, faisant d’un livre-canular le point d’orgue d’une démonstration anti-Kant. Comment notre « intellectuel national » a-t-il pu se faire prendre au piège par un philosophe inventé de toutes pièces, par un journaliste du Canard ? Un philosophe au nom qui fleure bon le gag – Jean-Baptiste Botul – censé avoir organisé des conférences devant des néo-kantiens au Paraguay (sic) ? Un scénario digne de Groland ou des Inconnus de la grande époque. C’est d’autant plus incompréhensible que Kant n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler un auteur obscur, et qu’une simple vérification de routine auprès d’un spécialiste aurait permis de lever le lièvre.

Bernard-Henri Lévy ou l’arbre qui cache la forêt

Le scandale est à la mesure de la surface médiatique de BHL et de la haine qu’il suscite depuis ses débuts. Tout est allé trop vite, trop fort, trop tôt pour lui. Gilles Deleuze avait, dans un texte lumineux, décrypté le phénomène : BHL et ses nouveaux philosophes ont tout simplement inventé le « marketing philosophique », et d’une certaine manière le buzz intellectuel. « Il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. A la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien` ne pas exister du tout. C’est pour cela que le travail auquel se donnent les nouveaux philosophes est moins au niveau des livres qu’ils font que des articles à obtenir, des journaux et émissions à occuper, des interviews à placer, d’un dossier à faire, d’un numéro de Playboy » expliquait ainsi Deleuze. On peut, suivant cette ligne, fustiger la légèreté de l’auteur à chemises blanches, ses livres accumulant fausses références et plantages. On peut également, plus honnêtement, penser que BHL exaspère aussi les « vrais » intellectuels car il dispose de ce à quoi beaucoup aspirent : argent, célébrité, statut de rock star. Tout polémique bhlienne est donc à prendre avec des pincettes. Le personnage déplaît et prête naturellement le flanc aux critiques les plus dures. Mais n’est-ce pas aussi une façon de se débarrasser sur un bouc-émissaire facile de tares plus générales du milieu intellectuel français ? Quelles leçons d’ensemble tirer de l’incident Botul ?

S’effrite tout d’abord le mythe de l’écrivain, et tout particulièrement de l’écrivain prolifique. Il y a un mystère qui nimbe en effet un certain nombre de figures de la République des Lettres : comment font-elles pour écrire autant de livres, si vite, tout en ayant une vie sociale remplie et en multipliant les activités parallèles ? On a cette semaine un élément de réponse : ils bâclent, voire recourent à des « plumes » qui font de l’abattage pour le maître (recherche de documentation préparatoire, ou écriture pure et simple). Secret de Polichinelle dans les milieux autorisés, mais qui reste sans doute méconnu du grand public. On délègue, on fait vite, on markette, on enchaîne. Et les procédures élémentaires de « contrôle qualité » ou de validation scientifique passent à la trappe. Pour exister médiatiquement (et toucher au passage de lucratifs émoluments d’auteur, quand on a droit à la tête de gondole à la FNAC), il faut produire à la chaîne. Cette tendance ne frappe d’ailleurs pas que les stars-khanovistes de la littérature ou des essais, elle se voit aussi dans le monde universitaire, où les méthodes d’évaluation et la course à la visibilité ne poussent pas, c’est le moins qu’on puisse dire, à prendre le temps du recul et de la maturation. Il faut de manière générale se faire une raison : une production livresque trop abondante conjuguée à une forte présence sociale est suspecte, sauf cas rares. Soit cette production se répète et radote, soit elle perd en qualité ce qu’elle gagne en fréquence, soit encore elle est sous-traitée à quelques « petites mains ».

Deuxième leçon, sur les « étiquettes » et la confiance abusive qu’elles génèrent. Il y a des noms et des signatures qui sont des marques, auxquelles on ne refuse rien. De ce point de vue BHL est paradoxal : d’un côté il traîne une réputation sulfureuse et un certain nombre de casseroles, comme je le rappelais plus haut ; d’un autre côté, il peut, sur son seul nom, se faire publier dans des maisons d’édition prestigieuses, et se voir dérouler le tapis rouge dans tous les médias. N’y avait-il pas un responsable éditorial qui, relisant son opuscule, aurait pu s’inquiéter de ce Botul jusque là méconnu ? Mais aurait-il osé réfuter le maître, de toute façon ? Une étiquette, dans le paysage intellectuel, vaut autant (si ce n’est plus) que la qualité scientifique. Et là encore on aurait tort de croire que cela ne se vérifierait que pour les intellectuels médiatiques ; la désastreuse affaire Sokal avait révélé avec éclat, il y a quelques années, comment on pouvait faire publier un article-gag dans une revue scientifique sérieuse en jouant avec les codes et les attentes de cette revue (pour peu que l’on bénéficie soi-même d’une certaine reconnaissance académique).

Troisième leçon : il se trouve toujours des défenseurs de l’indéfendable, par intérêt personnel, par copinage ou par effet de réseau. Le problème est que leur simple existence parvient à étouffer les incidents les plus lamentables, ou à les maquiller en affaires ambiguës sur lesquelles on pourrait avoir des opinions contrastées. Qu’aurait été une réaction saine de BHL ? S’excuser et reconnaître son erreur, prendre du recul. Au lieu de quoi, en fin communicant, il a n’a pas attendu un jour pour contre-attaquer avec un toupet proprement stupéfiant, reprenant même la posture du maître en félicitant l’auteur du canular. Il n’a pas fallu longtemps non plus pour que Christophe Barbier et Jean Daniel enchaînent et jouent les pompiers volants de service, avec une grandiloquence ignorant le ridicule. Entendons-nous : bien sûr, BHL n’a tué personne. Mais il a construit sa vie et son crédit – à tous les sens du terme – sur une image d’intellectuel qui devrait s’accompagner d’un certain nombre de devoirs, notamment sur le plan de l’éthique de travail et de la vérification des sources. Il le sait mieux que personne, lui qui parvient dans son court billet de réponse au scandale à rappeler deux fois en un paragraphe son statut de normalien, comme un talisman. Cela étant, cette incapacité à la décence intellectuelle est partagée par ses procureurs, tel Pierre Assouline, qui assassine BHL sur son blog … mais a lui-même il y a peu défendu contre toute évidence les travaux contestés d’un historien auto-proclamé spécialiste de l’Asie, réussissant le tour de force de ne pas parler les langues des pays qu’il étudie !

On peut voir Bernard-Henri Lévy comme la tête-à-claques du paysage intellectuel national. Mais on peut aussi se demander si ce n’est pas la meilleure façon d’exonérer un peu vite un système complet de ses zones d’ombres et de ses faiblesses. Il y a moins une différence de nature que d’échelle entre l’ex-nouveau philosophe et nombre de ses concurrents ou collègues moins exposés. Comme entre l’arbre … et la forêt.

Romain Pigenel


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