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Harry Potter et l’énigme des émeraudes vleues

Publié le 09 août 2009 par Jlaberge
La chouette d’Athéna ne s’envole qu’au crépuscule.
Hegel

Êtes-vous un Moldus ou un sorcier ?
La philosophie débute par l’émerveillement, déclarait Aristote. Les enfants aiment s’émerveiller : ce sont des philosophes-nés. J.K. Rowling l’a bien compris, les aventures d’Harry Potter en témoignent éloquemment. Bien entendu, les histoires fantastiques d’Harry Potter ne sont pas des traités de métaphysique pure et dure. En revanche, elles soulèvent des interrogations cruciales appartenant de plein droit à la métaphysique en nous invitant à voir la réalité courante sous un jour très différent. C’est ce que le philosophe Nelson Goodman (1906-1998) va nous permettre d’apprécier.
Le monde magique de J. K. Rowling roule sur la distinction de nature entre les Moldus – les humains comme vous et moi – et les Sorciers. Le jour de ses onze ans, Harry Potter apprend, à sa grande stupéfaction, qu’il appartient à cet autre Monde, celui des Sorciers, où il est reconnu comme le plus célèbre d’entre eux ! Or, en posant cette distinction radicale entre notre monde et celui des sorciers, J.K. Rowling engage son lecteur à croire en l’existence dans tout l’univers d’une réalité vraie et supérieure : celle du Monde des Sorciers, où Poudlard constitue le lieu par excellence. C’est ce que les philosophes appellent un «engagement ontologique». En somme : dites-moi ce à quoi vous croyez et je vous dirai en quoi consistent vos «engagements ontologiques», c’est-à-dire les choses dont vous acceptez la réalité. L’«ontologie» est ce domaine de la métaphysique qui traite de ce qui existe réellement, ultimement. Vous croyez encore au Père Noël ? C’est l’un de vos engagements ontologiques. Croyez-vous comme Harry qu’un boa constrictor soit un animal intelligent qui puisse parler ? C’est pourtant l’un des engagements ontologiques d’Harry.
Évidemment, une fois refermée Harry Potter, le lecteur rejette tous ces «engagements ontologiques». Nous savons tous en effet qu’il ne s’agit que de littérature et, donc, selon la sagesse populaire, il n’est question que de pures fictions n’ayant d’autre réalité autre que l’imaginaire débordant de l’auteure, J. K. Rowling.
Sans trop savoir toutefois comment l’expliquer, nous admettons que le monde dans lequel nous vivons obéit à des lois naturelles. Les hiboux, par exemple, ne transportent jamais de courrier. Au contraire, notre expérience répétée de ces volatiles en font plutôt des rapaces nocturnes : ils ne parlent pas mais hululent. Nous posons donc une distinction de nature entre eux et nous. Or, quand nous posons une telle distinction de nature, nous nous engageons ontologiquement en croyant, hors de tout doute, que les animaux sont radicalement distincts des humains, tout comme les sorciers le sont des Moldus, du moins selon J.K. Rowling.
Depuis Aristote, les philosophes admettent l’existence d’espèces naturelles. Ainsi, par exemple, nos concepts d’animal, de végétal et de minéral, correspondent bel et bien à des réalités et, qui plus est, à des réalités différentes tout simplement parce qu’elles possèdent une nature différente que décrivent les lois naturelles. On peut bien appeler l’eau, water, wasser, agua, etc., il n’en demeure pas moins que l’eau a une nature chimique qui n’est pas celle du hibou, d’un homme ou d’une émeraude.
Il s’est pourtant trouvé un Moldus, Nelson Goodman, pour remettre en question l’existence bien découpée des espèces naturelles existant indépendamment de nous et objectivement dans le monde. Goodman conteste qu’il existe un monde tout fait (ready-made) attendant que nous découvrions les propriétés réelles qui le décrivent. Pour ce philosophe, il serait erroné de croire qu’une réalité existe en dehors de nos systèmes symboliques à l’aide desquels nous pouvons parler de cette réalité. Ceux qui croient le contraire sont qualifiés de «réalistes» ; les autres, comme Goodman, sont appelés «antiréalistes». Goodman préfère pour sa part le titre d’«irréaliste», et il se pourrait fort bien que les sorciers de Poudlard soient tous adeptes de l’irréalisme sans trop le savoir. C’est ce que nous allons voir.


L’étrange affaire des émeraudes vleues
Pourquoi sentons-nous qu’il existe une nette différence entre les deux assertions qui suivent: «L’eau gèle à 0 degré Celsius» et «Les présidents des États-Unis sont des Blancs» ? Depuis l’élection de Barak Obama, la seconde assertion est désormais fausse. Tout de même, avant cette élection historique, tout le monde admettait son bien-fondée sur la base de ce que les philosophes appellent l'«induction». Même en nous reportant au temps de Bush, nous sommes portés à poser une nette distinction entre les deux assertions précédentes en invoquant, dans le premier cas, qu’une loi de la nature la supporte, contrairement à la seconde qui ne repose que sur l’expérience répétée passée.
Goodman conteste cette différence : tous les prédicats («être gelé», «être président des USA», «être vert», «être grand», etc.) sont légitimement «projetables» dans le futur. Pour prouver sa thèse, Goodman inventa un étrange prédicat «être vleu» (contraction de vert et de bleu) qu’il définit ainsi :
Une chose est «vleue» si, ou bien
1) elle est examinée avant le 1er janvier 1992 et qu’elle soit verte ;
ou bien
2) elle est examinée après le 31 décembre 1991 et se trouve être de couleur bleue.
Ainsi, avant 1992, des milliers d’émeraudes furent observées et l’on découvrit qu’elles étaient toute de couleur verte. Par conséquent, cette expérience répétée supporte la projection suivante :
Toutes les émeraudes sont vertes.
Or, de la même manière, c’est-à-dire à l’aide du même support expérientiel, on peut également affirmer :
Toutes les émeraudes sont vleues.
Nous sommes au premier de l’an 1992. Une émeraude est logée dans une boîte celée. Je fais la prédiction qu’elle sera verte puisque toutes celles examinées jusqu’ici se sont révélées être de la même couleur. Ou encore, on peut dire qu’elle est «vleue» sur la base du même support observationnel. Or, si, en ouvrant la boîte et observant sa couleur, l’émeraude se trouve être vleue, elle sera non pas verte mais bleue ! Par conséquent, le raisonnement précédent prouve que, d’un point de vue purement logique, il est aussi légitime de dire que l’émeraude dans la boîte sera bleue ou verte, même si cette prédiction va pourtant à l’encontre de notre intuition suivant laquelle l’émeraude sera verte plutôt que bleue.
À ce point, il est compréhensible que le lecteur houspille et proteste faisant valoir que le concept «vleu» est fort étrange et que l’argument de Goodman apparaît comme une sorte de «catch-22» dont seul un philosophe a l’art de forger.
À la défense de Goodman, il faut redire que ce philosophe n’est pas un de ces sorciers de Poudlard qui, d’un coup de baguette, fait apparaître un argument fallacieux comme étant vrai. Il n’est qu’un Moldus qui, avec tout le sérieux du monde, nous demande simplement de considérer, qu’à strictement parler, il n’y a pas plus de raison de préférer la projection du prédicat «vert» à celle de «vleu». Depuis 1954, année où Goodman publia ce qu’il a baptisé «La nouvelle énigme de l’induction»
[1], les philosophes s’arrachent les cheveux afin de résoudre cette fameuse énigme.
Quoi qu’il en soit, la seule raison qui nous pousse, en fait, à préférer le prédicat vert à celui, plutôt étrange, certes, de «vleu», c’est que nous sommes davantage habitués à décrire le monde avec le premier plutôt qu’avec l’autre. C’est ainsi que nous faisons d’habitude; mais nous pourrions faire autrement. Ce qui signifie que «la réalité» se trouve intimement liée à notre façon de la décrire. C’est la thèse de l’irréalisme goodmanien. Notre langage dessine une manière de faire des mondes.

Harry Potter serait-il un «Molcier» ?
Dans ses romans, J. K. Rowling pose une distinction radicale entre les Moldus et la fraternité des Sorciers. Cette distinction capture-t-elle une réalité bien tranchée au couteau? Non, répondrait Goodman. Adoptons donc le paradoxe des émeraudes vleues à ce nouveau cas d’engagement ontologique. Pour ce faire, inventons le prédicat «Molcier» (contraction de Moldus et de sorcier) qu’on définit ainsi :
un être est «Molcier» si, ou bien
1) il est examiné avant le 1er janvier 1992 (date anniversaire présumée des onze ans d’Harry Potter) et on trouve qu’il est un Moldus (humain);
ou bien
2) il est examiné après le 31 décembre 1991 et se trouve être un sorcier.
Ainsi, avant 1992, des milliers de Moldus furent observés et l’on découvrit alors qu’ils sont tous effectivement des humains, pas des sorciers. Par conséquent, cette expérience répétée supporte la projection suivante :
Tous les humains sont des Moldus.
Or, de la même manière, c’est-à-dire à l’aide du même support expérientiel, on peut également affirmer :
Tous les humains sont des Molciers.
Nous sommes le 31 décembre 1991. Sachant la définition précédente d’un Molcier, si l’on avait demandé alors à Harry Potter s’il est bel et bien un Moldus, il aurait répondu affirmativement. Ou encore, il aurait dit en toute légitimité que, s’apprêtant à fêter ses onze ans, il est aussi un Molcier, encore une fois sur la même base observationnelle. Or, à minuit, le 1er de l’an 1992, Harry apprend d’Hagrid qu’il est un sorcier. Harry est donc à la fois un Moldus et un sorcier ! Ce qui est incompatible.
Le raisonnement goodmanien précédent prouve que, d’un point de vue purement logique, il est aussi légitime de dire qu’Harry Potter est un Moldus et un sorcier, même si cette prédiction va à l’encontre de l’intuition de Harry suivant il est un Moldus plutôt qu’un sorcier.
Il serait donc légitime d’affirmer qu’Harry est à la fois Moldus et sorcier, même si ces deux prédicats paraissent s’exclure, toujours selon J.K. Rowling. L’auteure a ainsi projeté dans l’univers romanesque notre pratique habituelle consistant à opposer diamétralement nos concepts, ceux-ci devant décrire de soi-disantes réalités bien distinctes.
Au fond, Goodman était-il un sorcier ?

Une manière de faire des mondes
Nelson Goodman fut autant philosophe des sciences que de l’art. Son magnum opus, Languages of Art (1968), est éloquent à cet égard, et demeure un classique incontournable de la philosophie de l’art au XXe siècle. Contrairement à d’autres qui, dans ce domaine, n’en ont que pour l’émotion, l’expression, l’expérience ineffable des profondeurs, etc., l’œuvre de Goodman a permis d’instaurer des standards de rigueur. On aime opposer science et art, comme s’il existait une différence de nature entre les deux. Encore une fois, ce genre d’opposition ne décrit qu’une version du monde parmi bien d’autres possibles. Une œuvre comme Harry Potter propose en somme un redécoupage de la réalité et, en ce sens, elle mérite toute notre réflexion. Ce n’est pas parce qu’il s’agit de «littérature fantastique» qu’elle n’offre aucun intérêt d’un point de vue scientifique ou philosophique, au contraire. C’est une manière de faire des mondes. C’est pas sorcier!

[1][1] Nelson Goodman, Fact, Fiction and Forecast, 1954, chapitres 3 et 4. Trad. franç. Faits, fictions et prédictions, éd. Minuit, Paris, 1984.

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