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La fertilité du prostibule

Par François Monti

Il y a trois mois, dans un post sur Cabrera Infante, je parlais de Cortázar, García Márquez et Vargas Llosa comme étant les auteurs issus du boom latino-américain dont le succès était toujours d’actualité. Les deux premiers ont d’ailleurs écrits les deux classiques de ce qu’on ne saurait appeler mouvement que par défaut : « Marelle » et « Cent ans de solitude ». N’y aurait-il, dans l’œuvre de notre Péruvien, au-delà de nombreux excellents romans, aucun titre vraiment emblématique de cette explosion créative ? Ce serait oublier « La maison verte ».

Il ne faut pas y aller quatre chemins : « La maison verte » est un livre exceptionnel, qui ne doit sa moindre reconnaissance qu’à son insane complexité. Vargas Llosa y crée comme jamais par la suite le portrait saisissant de l’arrière-pays péruvien, dans toutes ses strates sociales, niveaux de langages et soucis quotidiens. La maison donnant son titre au livre est le prostibule de Piura, lieu qui, dans la communauté comme dans le roman, a une importance au moins aussi considérable que l’église sans pour autant, étrangement, être centrale : tous y passent et tout s’y passe, mais finalement c’est surtout ce qui a lieu à l’extérieur qui compte, que ce soit la lente descente du fleuve par Fushia, malfrat en fuite aux milles souvenirs ou les errances de la sauvage Bonifacia. Et au-delà de la difficulté qu’il y a à dénouer les liens de ces narrations entremêlées, ce qui fait l’étourdissante force de « La maison verte » est une invention assez spectaculaire de Vargas Llosa qui obscurcit tellement la donne qu’il n’a, je pense, plus jamais retenté le coup (cet essai est pourtant un coup de maître) : les multiples flashbacks que nécessitent le récit sont intégrés à l’action qui se déroule sous nos yeux au présent. Pour être plus spécifique, il n’y a aucun découpage temporel autre que purement logique qui permette de se rendre compte que le dialogue se déroulant hic et nunc vient de laisser place à la retranscription d’un dialogue faisant partie des souvenirs du protagoniste. Vous êtes sur une barque, passager et pilote discutent et puis tout d’un coup, le pilote disparaît, le passager n’est plus passager – on ne s’en rend pas compte tout de suite – et se met à interpeller trois, quatre, cinq types cinq ans avant, le tout dans l’indicatif présent. Etourdissant donc, au point d’égarer le lecteur pas attentif. Voilà, vraiment, une écriture de virtuose.

Cette façon de raconter l’histoire n’est sans doute pas pour rien dans l’absence du livre des palmarès sud-américain du lecteur éclairé lambda. Pourtant, je pense que « La maison verte » est un livre bien plus grand que « Cent ans de solitude » et sans doute bien plus fertile que « Marelle ». Là où le chef-d’œuvre de Cortázar montrait que tout était possible tout en, d’une certaine façon, refermant la porte derrière le maître – que faire après la démonstration ? -, celui de Vargas Llosa, en plus d’ouvrir le champ des possibles, laisse le chemin libre pour ses successeurs puisqu’il ne propose pas un système total duquel l’œuvre naît et dans lequel elle meurt.

Je ne parlerai pas plus de « La maison verte » et vous encourage lire la lettre qu’un Cortázar absolument épaté envoya à Vargas Llosa après lecture du manuscrit. Je voudrais par contre évoquer brièvement un sujet auquel me fait penser cette histoire de fertilité que j’évoquais un paragraphe plus haut. Peut-on juger un arbre à ses fruits ? Je pense que ce raisonnement ne tient pas en littérature, tout d’abord parce que contrairement à un pommier, il est impossible de dire à quoi ressembleront ses fruits. Par ailleurs, les auteurs qui ressemblent le plus extérieurement à leurs grands ancêtres – et donc les plus identifiables comme « fruits » - sont bien souvent les plus médiocres élèves – il n’y a qu’à comparer García Márquez et ses « héritiers »- puisque, n’entendant rien à la littérature, ils copient les gimmicks (ici du réalisme magique), oubliant que ce qui fait un écrivain, c’est une langue, une écriture et surtout une attitude toute personnelle envers la forme. C’est bien pour ça que les fruits les plus délicieux issus des grands écrivains sont pratiquement toujours ceux qui sont les moins identifiables comme tels. Ce sont ceux qui ont compris que ce n’est pas en parlant d’un bordel et d’un voyage sur un fleuve d’un pays du sud qu’on écrivait « La maison verte », ni que c’est en répliquant la structure d’un jeu de cours de récréation qu’on écrivait « Marelle ». Non, c’est en comprenant la liberté que donne la lecture de pareils romans qu’un écrivain devient grand. « Enfants sans enfants », dirait Vila-Matas : voilà peut-être le paradoxe qui fait naître la littérature véritable.

Mario Vargas Llosa, La maison verte, L’imaginaire, 9€50


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