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Shirin ebadi : "le peuple vaincra car il a pris conscience que tout a un prix"

Par Albrizzi
SHIRIN EBADI :
A l'occasion de la parution de son roman, La cage dorée*, — l'histoire de deux amies, dont la vie va être bouleversée par l'avènement de la République islamique en 1979 —, l'avocate iranienne et prix Nobel de la Paix Shirin Ebadi est venue en France et a donné une longue conférence au Press Club à l’hôtel Pullman à Paris, le lundi 15 mars à 16 heures.
Morceaux choisis.
Qu’attendez-vous des Occidentaux ?
Un soutien moral. L’Iran détient deux tristes records : celui du nombre de journalistes emprisonnés et celui du nombre de mineurs exécutés. Parallèlement, mon pays souffre d’une inflation très forte et d’un taux de chômage important. Les protestations actuelles poussent aussi sur ce terreau-là. Rendre compte de ces situations compliquées, sans les minorer ni les exagérer, nous aiderait considérablement.
Depuis plusieurs années, les médias internationaux ne parlent de l’Iran qu’à travers un seul sujet : l’énergie nucléaire. C’est devenu l’arbre qui cache la forêt, notamment la question des droits de l’homme.
Tous les manifestants et les opposants à Mahmoud Ahmadinejad souhaitent-ils la même chose ?
Non, il existe beaucoup de revendications différentes à l'intérieur du mouvement, mais tous poursuivent le même but : la démocratisation de l’Iran. Certains pensent qu’une démocratie ne peut être instaurée que si l’on change de constitution et de régime, les autres pensent que si l’on s’en tenait déjà à une stricte application de la constitution, ce qui en ce moment n’est pas le cas, cela suffirait à engager l’Etat iranien sur la voie de la démocratie. A l’heure actuelle, on ne peut pas spéculer sur le camp qui l’emportera. La seule certitude c’est que le peuple vaincra car il a pris conscience que tout a un prix : les gens sont prêts à aller en prison, et même à mourir, pour ne plus accepter la situation. Lorsqu’un tel degré de conscience existe, il n’y a plus de doute sur la victoire prochaine.
Il y a quatre ans, vous disiez ne pas vouloir quitter l’Iran car « on n’abandonne pas sa mère malade ». Pourtant aujourd’hui, vous vivez en Europe…
Je n’ai toujours pas abandonné ma mère. Il se trouve que juste avant les élections présidentielles iraniennes, j’ai été invitée 3 jours en Espagne pour participer à une conférence. Lorsque j’ai voulu revenir en Iran, mon pays n’était plus le même. Mes collaborateurs m’ont alors conseillé de ne pas rentrer car je pouvais leur être plus utile à l’extérieur. Ma mission est de témoigner du sort de intellectuels, des manifestants, de dénoncer les arrestations arbitraires. Les journalistes étrangers avaient été expulsés et de nombreux journalistes locaux arrêtés. Je suis allée à Genève et j’ai rencontré le secrétaire général de l’ONU, M. Ban Ki-Moon, puis je suis allée devant le Parlement européen. Pourtant cela m’est pénible, mon époux et mes proches sont tous en Iran. Ma maison, mon bureau aussi.
Si vos collaborateurs vous demandaient de rentrer demain, votre intégrité physique serait-elle menacée ? Retourneriez-vous en Iran si vous craigniez d’y être emprisonnée ?
Je rentrerai en Iran aussitôt que mes collaborateurs me diront que je suis plus utile à l’intérieur du pays. Il n’y aucun doute là-dessus. Toutes les actions que je mène s’inscrivent dans le strict cadre de la loi iranienne. D’un point de vue juridique, je suis irréprochable. Je ne prends pas de position politique. Ma seule mission est la défense des droits de l’homme. Mon opinion personnelle n’influe en rien sur ma démarche. J’essaie de choisir ce qui est le moins préjudiciable pour le peuple. Donc je ne crains pas d’être emprisonnée.
L’Iran peut-il, selon vous, devenir rapidement une démocratie pleine et entière ?
Il faut être réaliste, mon pays ne sera pas du jour au lendemain une démocratie au même sens que peut l'être la France ou la Norvège. Si déjà la loi pouvait être strictement appliquée et respectée, elle ouvrirait la porte vers la démocratie. Ensuite, aucune constitution n’est intangible. On peut abroger une loi pour faire évoluer le régime, l’améliorer ou en changer. Il faut d’abord un terrain favorable.
Les sanctions contre l’Iran sont-elles utiles ?
Non, je m’inscris contre les sanctions économiques qui pénalisent d’abord le peuple., mais j'approuve les sanctions politiques. J’aimerais d’ailleurs dénoncer une mesure qui à mes yeux est inadmissible de la part de la France. La société française Eutelsat, qui permettait la diffusion de chaines privées en langues persane, telles que Voice America et la BBC, a récemment plié devant l’Etat iranien. En effet, l’Etat a intensifié les brouillages de ces émissions et Eutelsat a tout simplement arrêté de les diffuser. En revanche, cette même société continue de diffuser à l’étranger des programmes de l’Etat iranien en langues étrangères, qui sont de véritables morceaux de propagande. Eutelsat était en position de protester et de pouvoir négocier avec le régime en leur disant, si l’on continue à vous transmettre, vous nous laissez transmettre Voice America et BBC dans le pays. Ils n'en ont rien fait. Ils sont donc complices d'une certaine censure.
Que pensez-vous du cas de la Française Clotilde Reiss ? L’Etat iranien la laissera-t-elle sortir du pays ?
Elle est devenue un otage du régime car l’Etat iranien a demandé en échange de sa libération l’extradition d’Ali Vakili Rad, condamné à perpétuité pour l’assassinat à Paris de l’ancien Premier ministre Chapour Bakhtiar. C’est donc purement et simplement du chantage. Elle doit être libérée, tout comme les trois randonneurs américains retenus en Iran depuis des mois, accusés contre toute logique d’espionnage. Ils ont été arrêtés quelques minutes seulement après avoir foulé le sol iranien, donc ils ne pouvaient matériellement pas avoir eu le temps de se livrer à de telles activités.
On voit sur les murs de plus en plus de slogans « Mort à la Chine et à la Russie », qui remplacent les traditionnels « Mort à l’Amérique et à Israël » ? Qu’est-ce que cela signifie ?
Il ne fait pas les prendre au premier degré et ne pas oublier que les Iraniens, à cause de la censure, ont développé l’art de dire les choses indirectement. Il faut lire entre les lignes. Ainsi, une base nucléaire est en train d’être construite par les Russes, dire qu’on est contre la Russie peut signifier en fait que l’on désapprouve la politique nucléaire iranienne. Mais s’opposer ouvertement à l’Etat est passible d’emprisonnement.
Quel est le rôle des femmes dans les mouvements de contestation ?
Il est important car depuis plusieurs années déjà, 60 % des étudiants sont des étudiantes. Il y ainsi aujourd’hui en Iran davantage d’Iraniennes instruites que d’Iraniens instruits. Celles-ci s’opposent à toutes les lois misogynes et supportent encore moins la discrimination. qu'auparavant Elles saisissent toutes les occasions d’exprimer leurs opinions. Les élections présidentielles en ont été une. Elles avaient réussi à se réunir et à ne présenter qu’une seule doléance commune aux quatre candidats. Elles leur ont demandé d’inscrire dans leur programme la non-discrimination des femmes et une promesse de signature de la Convention internationale des droits de la femme. Seuls deux ont accepté : M. Karoubi et M. Moussavi. Enfin, regardez les vidéos sur Youtube filmées pendant les manifestations, vous verrez qu’il y a toujours plein de femmes. L’une d’entre elle est même devenue le symbole de cette résistance : la jeune Neda, tuée par des miliciens. Son prénom signifie « voix » et « appel » en persan. L’appel du mouvement et venue de la gorge d’une femme.
Propos recueillis par Nathalie Six lors de la conférence de presse donnée au Press Club de France à l’hôtel Pullman de Paris, porte de Sèvres.
*La cage dorée, par Shirin Ebadi, traduit de l'anglais par Joseph Antoine, éditions de l'Archipel, 260 p., 19,95 euros.
Shirin évoque ici le destin de Pari et de ses trois frères, qui ont choisi des engagements opposés. Abas, général de l'armée du Shah, a été contraint de fuir aux États-Unis à la chute du régime ; Javad est un activiste communiste ; Ali, héros de la guerre contre l'Irak, est, pour sa part, un admirateur de l'ayatollah Khomeiny.

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