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Sargent et Sorolla (1)

Publié le 04 mai 2007 par Marc Lenot

au Petit Palais, jusqu’au 13 Mai.

Je me suis d’abord demandé ce qui motivait le rapprochement de ces deux peintres dans une même exposition. On peut faire de savantes exégèses sur leurs similitudes et leurs divergences, mais quel intérêt pour le public, pour le simple amateur ? Peintres de la lumière, certes, mais il en est tant d’autres au tournant du XXème siècle. La lecture de ces critiques ne m’avait guère incité, et j’avais remis à plus tard la visite de cette exposition, où je ne suis donc allé que quelques jours avant sa fermeture.

On dirait d’abord un sujet obligé : de manière assez convenue, au début, les salles alternent sagement, Sargent, puis Sorolla, puis Sargent, sans véritable confrontation. Ils ont peu en commun. Sargent est un cosmopolite nomade et polyglotte, homme du monde reçu partout. Sorolla est un homme du peuple, ancré dans sa terre espagnole, qui d’abord affectionne les sujets sociaux. Sa Traite des blanches montre ainsi quatre jeunes putes assoupies dans un wagon, angéliques et innocentes, sous le regard torve et las de la mère maquerelle qui veille jalousement sur elles. Et Sorolla sait bien faire jouer la lumière, que ce soit la lampe qui éclaire le chercheur en médecine et ses élèves, ou le soleil tamisé qui baigne les grappes de raisin ou joue avec les plis de la voile des pêcheurs.

Mais dans cette première enfilade, ce sont des oeuvres de Sargent qui font la plus forte impression. Dès l’entrée, vous vous trouvez en face de ce petit Portrait de Robert Louis Stevenson et de sa femme. Sa femme ? où ça ? On ne voit que lui. Est-elle partie par cette porte ouverte, cet escalier, cette échappée au milieu du tableau, cette promesse d’escapade hors de la vie conjugale? Non, elle est à droite, indistincte dans un flot d’étoffes colorées avachies sur un fauteuil. On la distingue à peine, ses formes semblent floues et sa tête est recouverte d’un châle comme une jeune mariée antique, caput velata. Elle sort du tableau et son regard aussi s’évade. Lui, grand, dégingandé, frisant sa moustache, s’éloigne à grands pas, droit dans le mur. Dandy décadent au front haut et triste, il se tourne vers nous, interrogatif. L’unité transversale du tableau ne vient pas tant du mur rouge, oppressant, que du tapis au premier plan, qui, seul, relie les corps des deux époux. Drôle de ménage, et tableau “sacrément bizarre”, dira-t-il. Et pourtant, ces deux là s’aimaient tendrement et elle venait de le sauver de la tuberculose. Alors, Dr Jekyll and Mr Hyde ? ou, pour le “célibataire endurci” que fut Sargent, l’échec latent de tout couple ?  Etrangement, le tableau qui me vient à l’esprit est Intérieur (Le viol) de Degas.

Mon second émoi, après les gentils tableaux de bord de mer de Sorolla, vient d’un dessin de Sargent; non point un de ceux de la collection du Petit Palais présentés à part dans un petit cabinet (où, au milieu de choses plus médiocres, on peut voir son étonnante Jeune femme algérienne accroupie et fumant !). Mais un dessin préparatoire d’une de ses peintures murales pour la Boston Public Library, L’Enfer, où un Léviathan monstrueux bleu-vert engloutit les corps torturés des damnés. Et ce corps-ci, d’un Homme criant, l’est vraiment, torturé. Il est tordu, noué, déformé, enfermé sur lui-même. Ses mains ne sont pas jointes, mais se heurtent, tatonnant l’une vers l’autre comme celles d’un malade. Son pénis est enfoui, rentré, annulé; ses cheveux, rares, sont dressés, électrisés, ses yeux fermés, étirés. Et sa bouche immense profère un cri immense, qui retentit dans tout l’univers, comme chez Munch, chez Bacon, chez Michel-Ange. Le crayon de Sargent fouille la chair, il sculpte le biceps gauche en volutes serrées, il taille le pli abdominal comme un coup de couteau, il arrache les tendons du cou. On est loin du peintre mondain, bien élevé. Il y a chez Sargent des abîmes insondables, se dit-on devant ce dessin. 

Arrivé à ce point de l’exposition, entre un Sargent qui se révèle plus complexe qu’on ne le croyait et un Sorolla qui ennuie un peu, on hésite : comment sera la deuxième partie, essentiellement dédiée aux portraits ? A demain !


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