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Censure : un artiste, victime collatérale de la « rumeur » ?

Publié le 30 avril 2010 par Savatier

 La « rumeur » concernant le couple présidentiel aura occupé les média pendant près de deux mois. Ce non-événement, qui aurait dû passer inaperçu, s’est transformé en affaire d’Etat. Curieux ramdam autour de simples ragots, dans la presse et sur la toile, au pays du Vert-galant ! Car, si aux Etats Unis, le puritanisme étend son pouvoir de nuisance au point que l’électeur attendra moins d’un responsable politique un haut niveau de compétence que le respect apparent de la morale chrétienne, en France, heureusement, les affaires d’alcôve supposées des princes n’intéressent personne. Elles relèvent de la vie privée. En outre, le souvenir de nos souverains passés, aux nombreuses favorites, reste assez présent, voire sympathique, pour que notre conception monarchique de la fonction présidentielle s’accommode facilement des écarts, réels ou imaginaires, d’un locataire de l’Elysée.

On ne peut toutefois évoquer, dans les allées du pouvoir, l’hypothèse d’un « complot » destiné à « déstabiliser » le Président de la République, ni citer comme source prétendue un ancienne Garde des Sceaux sans qu’une enquête ne soit diligentée. Celle-ci fut confiée, début mars, à la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI), le service de contre-espionnage français issu de la fusion des RG et de la DST. Selon le directeur de ce service, comme le rapporte le site Internet de France 2, la DCRI aurait travaillé sur l’affaire « jusqu’à l’ouverture de l’enquête judiciaire » ; celle-ci fut diligentée le 26 mars.

C’est dans ce contexte qu’intervient une affaire des plus surprenantes que la presse, curieusement, n’a pas souhaité couvrir, en dépit des efforts de l’intéressé pour la rendre publique. Le présent article est donc, a priori, le premier à aborder ce singulier incident.

Un jeune artiste, Mathias Durand-Reynaldo, qui signe « Coccinella » et réside dans les Caraïbes, était venu à Paris pour présenter sa dernière création. Il s’agit d’une toile de 2,05 m x 1,2 m, un pastiche en taille réelle du célèbre portrait par David, Napoléon dans son cabinet de travail aux Tuileries (1812), actuellement conservé à la National Gallery of Art de Washington.

Le peintre a voulu réaliser une œuvre « qui représente les années 2005-2010 ». Ce tableau pourrait d’ailleurs servir de couverture à un prochain tome des savoureuses Chroniques du règne de Nicolas 1er de Patrick Rambaud, puisqu’au visage de l’Empereur, l’artiste a substitué celui du Président en exercice. D’autres détails apportent à la toile une touche originale : de petites étoiles de brillance scintillent sur une épaulette de l’uniforme et la plaque pectorale de la Légion d’Honneur, en évocation de la période bling-bling ; des lunettes de soleil d’une marque bien connue remplacent les deux décorations que portait habituellement Napoléon ; une discrète tête de Mickey, en référence à une visite privée du Président à Eurodisney, pend au bas du gilet ; sur le fauteuil, à droite de la toile, repose un tome de la Princesse de Clèves ; sur les pieds de ce siège, les initiales impériales « N-N » deviennent présidentielles « N-S » ; sur la gauche, le décor a été remplacé par une bibliothèque et les drapeaux français et européen (rappel de la photo officielle qui figure dans chaque mairie) au pied desquels le peintre a fait figurer un nettoyeur haute pression désormais célèbre, dont le personnage principal tient en main la poignée-pistolet ; enfin, sur la droite, on distingue le visage souriant, le regard amusé et un bras de la première dame de France.

D’un point de vue artistique, ce portrait est une vraie réussite. Si le peintre a choisi de substituer aux couleurs originelles de David un camaïeu de gris, cette toile monochrome, à l’acrylique, est réalisée selon la technique la plus classique, la plus académique, celle des glacis, qui consiste à superposer plusieurs couches de peinture très peu chargées en pigments. Le résultat donne une profondeur, une lumière, une transparence, un fini exceptionnels, caractéristique des maîtres anciens qui l’utilisait très fréquemment. C’est aussi une véritable école de patience, chaque couche ne devant être apposée sur une précédente que lorsque celle-ci est parfaitement sèche. Peindre ainsi ne souffre pas la médiocrité ; il faut avoir atteint une belle maîtrise de son art pour obtenir un résultat probant.

La création de Mathias Durand-Reynaldo n’a donc rien d’une caricature où le trait serait forcé, ni d’une croûte de peintre du dimanche. Elle ne vise pas non plus le succès commercial, contrairement au portrait iconoclaste de George W. Bush réalisé par Jonathan Yeo auquel j’avais consacré un article en janvier 2009. Les détails en forme de clins d’œil qui y figurent font preuve d’une subversion subtile et élégante, d’un sens de la dérision malicieux, mais dénué d’outrance ; il serait difficile d’y voir une atteinte à la dignité ou à l’image du chef de l’Etat. C’est une œuvre à part entière, qui s’inscrit dans une recherche à la fois esthétique et intellectuelle que confirment d’autres peintures de cet artiste, en particulier un nu de symbolique maçonnique que j’ai pu voir, réalisé par frottis et sfumato, la technique qu’utilisa Léonard de Vinci, notamment pour la Joconde.

Ne bénéficiant pas, pour le moment, du soutien d’une galerie parisienne, Mathias Durand-Reynaldo avait décidé de présenter sa toile au public en plein air, dans la cour Napoléon du musée du Louvre, cet espace ouvert où s’étend la file quotidienne des visiteurs attendant de pénétrer dans la pyramide. Seuls deux ou trois blogs avaient annoncé l’événement, prévu pour le 26 mars, à 14 heures ; une seconde étape avait été envisagée le même jour devant le palais de l’Elysée. Sa démarche n’avait rien d’agressif : « L’enjeu, c’est de se faire remarquer dans les milieux de l’art ; c’est tellement dur d’émerger, de se faire connaître, de faire comprendre aux gens que le travail qu’on fait peut les intéresser, qu’on est obligé d’avoir des manières un petit peu fortes », précise-t-il. Cette approche s’inscrit peu ou prou dans la tradition des performances initiées au XXe siècle par des artistes aujourd’hui reconnus, comme Orlan ou Jean-Jacques Lebel.

En avance sur son programme, et accompagné de Jessica Decap, une journaliste indépendante qui souhaitait consacrer un reportage filmé à l’événement, l’artiste décida de se rendre d’abord devant l’entrée du 30e Salon du livre, porte de Versailles. L’accueil que lui réservèrent les visiteurs français et étrangers, toutes générations confondues, fut des plus favorables, si l’on en croit le court documentaire que j’ai pu visionner. Il rejoignit ensuite le Louvre où l’attendaient quelques curieux informés de sa venue. Mathias Durand-Reynaldo n’eut toutefois pas le temps d’ôter le drap-housse blanc qui protégeait son œuvre. A peine était-il arrivé que des agents du service de sécurité du musée, visiblement très avertis, l’encerclèrent, puis lui demandèrent fermement de quitter les lieux et de ne pas découvrir sa toile. En outre, il fut intimé à Jessica Decap qui filmait la scène d’éteindre sa caméra. Pour éviter une altercation, l’artiste obtempéra. Il fit une halte devant l’entrée du Carrousel du Louvre pour tenter de présenter de nouveau son œuvre, mais, s’étant aperçu qu’il avait été suivi par « deux personnes en civil », il préféra la recouvrir et remonter la rue de Rivoli en direction de la place de la Concorde.

L’affaire aurait pu en rester là. Mais, s’étant arrêté quelques instants le long du jardin des Tuileries en compagnie de la journaliste dont la caméra ne filmait plus, le peintre eut la surprise de voir arriver en trombe une voiture blanche banalisée qui se gara à sa hauteur, puis de se trouver cerné par quatre hommes en civil, lesquels lui enjoignirent de « ne pas s’aviser d’enlever le drap » qui protégeait le tableau et de déguerpir. Il fut, de plus, escorté à distance jusqu’au parking où se trouvait sa voiture et photographié, d’assez loin, au téléobjectif. Inutile de préciser qu’il renonça à dévoiler son œuvre devant l’Elysée… Ni l’artiste ni la journaliste n’ont souvenir que ces agents en civil, « pas méchants, mais plutôt menaçants », se soient présentés. Etaient-ils fonctionnaires de la DCRI ou bien de la Police ? Mathias Durand-Reynaldo l’ignore. Il ne fut d’ailleurs pas inquiété davantage. Mais un tel déploiement de force mis en place pour l’intimider et l’empêcher d’exposer un tableau dont le contenu ne risquait pas de troubler l’ordre public – et qui ne peut s’expliquer que par la nervosité d’un service déjà sur la brèche à cause de la rumeur – l’a étonné.

Ce qui l’étonna plus encore fut l’accueil de la presse, notamment télévisée, lorsqu’il se rendit dans les rédactions pour raconter sa mésaventure : on apprécia le portrait, mais on lui opposa un refus courtois, en lui faisant comprendre qu’il était inenvisageable, dans la presse française, d’aborder un tel sujet à ce moment. On lui suggéra même de s’adresser plutôt à des média étrangers… Faut-il en déduire que la concomitance de l’affaire des rumeurs et de cet incident fit hésiter les journalistes dont certains, pourtant, se montrent habituellement intéressés par de tels sujets ? C’est fort probable… et fort dommage, car ce silence s’apparenterait alors à une forme d’autocensure qui n’est jamais très saine.

Mais l’information est fugace ; aujourd’hui, la rumeur a fait long feu, personne n’a été déstabilisé et l’opinion publique est passée à un autre sujet, le scandale des footballeurs qui, depuis quelques jours, vivent, si l’on peut dire, une mauvaise passe… Ces prétendus demi-dieux des temps modernes, dont les salaires indécents suscitent moins l’indignation des bien-pensants que ceux des capitaines d’industrie, semblent ajouter, à leurs problèmes d’entraîneurs, des problèmes d’entraîneuses. Le grand tort de Mathias Durand-Reynaldo est d’avoir montré son tableau au mauvais moment. A son corps défendant, il s’est trouvé censuré; il est devenu la victime collatérale de cette rumeur qui occupait alors jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat. Qui pourrait lui en vouloir ? Mais, avec le talent qui est le sien, je serais volontiers prêt à parier qu’il trouvera de nouvelles occasions, dans l’avenir, de se faire connaître du public parisien.

Illustrations : Jacques-Louis David, Napoléon dans son cabinet de travail aux Tuileries, 1812, Washington, National Gallery of Art - Mathias Durand-Reynaldo peignant son tableau, D.R. - L’artiste présentant son tableau devant le Salon du Livre, D.R. - L’artiste arrivant dans la cour Napoléon, D.R. - L’artiste présentant son tableau devant le Carrousel du Louvre, D.R.  


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LES COMMENTAIRES (1)

Par punkette
posté le 01 mai à 13:02
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Carla Bruni-Sarkozy contre la censure.

Carla Bruni-Sarkozy - était hier au Grand Journal de Canal + pour discuter le bout de gras et aini de suite. Estimant que « tout le monde peut dire ce qu'il pense », Carla répondait à cette polémique qui oppose depuis plusieurs semaines la romancière goncourtisée, Marie N'Diaye et le maire du Raincy.

« Moi globalement, je suis contre la censure en tout et pour tout », rajoute la première dame, quand on lui demande : « Êtes-vous d'accord avec le fait qu'un romancier peut dire exactement ce qu'il pense ? » Et surtout, devrait-on inventer un devoir de réserve pour que les romanciers apprennent à modérer leurs propos ?

« Nous avons la chance d'être dans des pays libres, la censure, la moindre censure me paraît toujours inacceptable. Je pense que tout le monde peut dire ce qu'il pense. Nous aussi. »

Extrait artcile Paperblog 1er mai 2010

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