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Yu MATSUOKA présente Un ours mal léché dans mon jardin à Exprmntl Galerie

Publié le 30 avril 2010 par Philippe Cadu @ContempodeLArt

Exposition jusqu’au 15 Mai 2010                                                                                                     http://exprmntl.fr

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Un ours mal léché dans mon jardin
Yu Matsuoka est une peintre japonaise installée depuis sept ans en France, où elle a étudié aux Beaux-Arts de Paris après avoir terminé sa formation aux Beaux-Arts de Kyoto.
Pour sa nouvelle exposition à la galerie EXPRMNTL, Yu Matsuoka montre un ensemble de peintures de moyen et de grand format dont la plupart figurent des paysages. Le sujet n’en est pas manifeste au premier regard. Certaines semblent plutôt, d’emblée, des tableaux abstraits. Ce sont des compositions picturales d’une grande complexité et d’une éblouissante richesse d’invention. Ces peintures sollicitent plusieurs distances de regard. À distance, on est frappé par les grandes lignes de leur construction. À mesure que l’on s’approche, le regard est captivé par un fourmillement de propositions, parfois minuscules, qui sont un nouveau plaisir pour l’oeil. La technique est apparemment simple: une peinture liquide appliquée en petites touches et jouant de multiples transparences. La palette est riche et raffinée. Des gris colorés (ces «non-couleurs» qu’évoque De Kooning en les appelant «des couleurs de foie») font scintiller ailleurs les aplats de couleurs vives. Par endroits, dans les détails, cela ressemble aux petits éclats de couleurs qui flottent devant les yeux quand on ferme les paupières, ou à de mini-galaxies de pierres précieuses. L’espace figuré dans ces toiles est complexe et profond, on a l’impression d’éléments flottant sur plusieurs plans entre deux eaux. Plusieurs tableaux montrent d’ailleurs des étendues liquides avec leurs transparences et leurs reflets (réminiscences d’un «monde flottant»? – même si l’on sait que l’acception première de cette expression japonaise est tout autre). Il y a des tourbillons à la Vinci (dont Yu Matsuoka est une lectrice érudite), des effets de kaléidoscopes (qu’elle affectionne). «Regarder des belles images», dit l’étymologie du mot kaléidoscope. C’est précisément à quoi l’exposition de Yu Matsuoka nous nvite.
Le tourbillon des petits joyaux (ou taches, ou pétales), qui complexifie l’espace de ces paysages n’est pas distribué «all-over» comme dans certains tableaux de Peter Doig dont ils évoquent parfois le chatoiement. Les taches se concentrent en constellations plus ou moins denses qui contrastent avec les zones vierges, en un équilibre qui évoque clairement l’usage du vide dans la peinture paysagère extrême-orientale. Mais le vide, chez Yu Matsuoka, n’est pas le support laissé en réserve, c’est un vide peint.
L’héritage japonais de Yu Matsuoka affleure partout, mais dans une virtuose synthèse. Par exemple dans ce paysage panoramique (qui a la beauté des paravents dorés et végétaux de Sotatsu Tawaraya) où elle utilise, de manière détournée et peut-être inconsciente, le topos du pin tortueux à la symbolique si codée.
Il convient de dire un mot sur la méthode de Yu Matsuoka, du moins sur celle utilisée pour les tableaux de cette exposition. L’artiste commence par collecter des photos, non les siennes, mais des photos trouvées dans des livres ou sur Internet. Les motifs une fois retenus, elle trace sur sa toile, au pinceau, dans diverses couleurs, un écheveau de lignes très denses qui décrivent non seulement les contours des formes observées mais aussi celui de toutes les données visuelles présentes: reflets, valeurs, ombres. Elle remplit alors de couleurs ce lacis complexe, en un patient travail de coloriage. Les aplats qu’elle pose gagnent vite en richesse par le jeu des superpositions. Le motif de départ disparaît sous la fragmentation colorée.
Dans la plupart des tableaux il n’est presque plus reconnaissable (Yu Matsuoka a inauguré cette méthode dans ses extraordinaires paysages de montagnes dessinés au feutre et publiés l’an dernier dans Frédéric Magazine).

EXPRMNTL Galerie
18 rue de la bourse
31000 Toulouse – France
+ 33 562.27.26.92
06.74.70.24.17
www.exprmntl.fr

«Je veux rendre le sujet abstrait avec les couleurs», explique-t-elle. L’usage de la photo-prétexte, chez Yu Matsuoka, n’est pas
sans rappeler celui de la «grille» chez les jazzmen, support qui favorise la libre improvisation. On pourrait filer cette
comparaison musicale en disant que Yu Matsuoka orchestre par ses couleurs la mélodie qu’elle compose avec ses lignes. La
photo l’aide, dit-elle, à mieux voir l’infinité des détails qu’elle veut montrer. Dans ses innombrables carnets, cette artiste qui ne
cesse de dessiner multiplie les observations minuscules: on y trouve le relevé minutieux de petits bouts de fils récoltés au fond
de son sac, des traces de mousse sur un verre de bière, tracés avec la précision d’un scientifique rivé à son microscope. Ce qui
frappe, dans la multitude de ses dessins, c’est l’usage presque exclusif de la ligne.
Yu Matsuoka rappelle que le dessin, à la manière du calligraphe, se trace sans repentir possible; tandis que la peinture (le
«coloriage» dans sa méthode) permet toutes les reprises. L’artiste compare le dessin à la couture (la coupe ne donne pas le droit
à l’erreur) et la peinture au tricot (que l’on peut défaire et reprendre). Ne dit-on pas «reprise» sur un tableau, comme on reprise
un tricot?
Yu Matsuoka admire Bonnard, en particulier «L’Atelier au mimosa» et l’immense «Automne» du Musée Pouchkine. On sait
que Bonnard ne peignait que de mémoire. Sur la base de petits croquis, où il indiquait parfois les couleurs en mots, il composait
ensuite ses peintures où il cherchait à rendre «la première impression que l’on a en entrant dans une pièce». Il craignait d’être
distrait de cette sensation initiale en se confrontant trop longuement au motif. La méthode de Yu Matsuoka n’est pas très
éloignée de celle-là. Une fois ses lignes tracées, elle ne consulte plus le modèle (comme il serait intéressant de réécrire
aujourd’hui une histoire de la relation entre peinture et photographie, mais aussi une histoire des peintres «de mémoire»: Corot
bien sûr, Bonnard, le Degas des monotypes…!)
Lorsque l’on interroge Yu Matsuoka sur sa famille artistique, elle cite, outre Bonnard donc, Gauguin, Grünewald dont elle
admire les transparences et la singularité, Ito Jakuchu dont elle aime l’excentricité. On serait tenté d’enrichir cette généalogie :
son micro-cloisonnisme si singulier s’origine, peut-être de manière inconsciente, dans les aplats de l’estampe
japonaise bien sûr, mais aussi dans les méplats de Vermeer, les schématisations du jeune Corot, les mosaïques des papiers
peints panoramiques, les arbres de Vuillard, les chatoiements de Bakst, la baigneuse de Kupka, les taches de Fairfield Porter, les
labyrinthes de Neill Welliver, les découpages de Milton Avery. Yu Matsuoka propose une suite simple, belle et virtuose à
l’histoire possible de la peinture.
Enfin, ce que la méthode de Yu Matsuoka offre de si convaincant, c’est qu’elle ne prend pas pour point de départ ses
propres photos (alors qu’elle est par ailleurs une captivante photographe) mais des images trouvées. Elle fait le pari – si réussi! -
de se mettre en retrait, confiante que sa voix propre est la plus juste dans l’interprétation : non ce qu’elle dit, mais comment elle
le dit. Elle affirme qu’il suffit d’agencer, de colorier différemment ce qui est déjà là. Comme les plus grands, elle invente, à sa
façon, ce qui existe. Une des acceptions du mot inventeur, c’est «celui qui découvre un trésor». Yu Matsuoka invente dans ce
sens-là. Elle découvre – et recouvre de ses somptueuses couleurs, ce que nous avons tous devant les yeux.
Comment interpréter, alors, le titre qu’elle a choisi pour son exposition, «Un ours mal léché dans mon jardin»? L’ours estil
l’artiste, par antinomie, par surnom apotropaïque (tant son oeuvre paraît au contraire raffinée)? Je serais plutôt enclin à
supposer que l’ours mal léché désigne le public, tant la visite à l’exposition de Yu Matsuoka étrillera sa sensibilité et affinera son
regard. Paul Cox


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