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Saveurs mêlées. Le Concert Spirituel au temps de Louis XV vu par Jordi Savall

Publié le 14 août 2010 par Jeanchristophepucek

 

carle van loo grand turc donnant concert maitresse Charles André, dit Carle, Van Loo (Nice, 1705-Paris, 1765),
Le Grand Turc donnant un concert à sa maîtresse
, 1737.

Huile sur toile, 72,5 x 91 cm, Londres, Wallace Collection.
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Chacun sait avec quelle attention Jordi Savall, depuis le début de sa carrière, s’intéresse à la musique française, comme en témoignent ses disques consacrés à François Couperin ou à Marin Marais. Depuis quelques années, les temps favorisant les anthologies plus que les monographies, le musicien catalan nous a gratifiés de deux remarquables enregistrements consacrés respectivement à l’orchestre de Louis XIII (Alia Vox, AV 9824) et à celui de Louis XIV (Alia Vox, AV 9807). Le voici qui avance encore un peu dans le temps en évoquant une soirée imaginaire au Concert Spirituel au temps de Louis XV.

israel silvestre vue chateau des tuileries
La fondation par Anne Danican Philidor (1681-1728), en 1725, d’une institution capable de donner à entendre de la musique le jour des fêtes religieuses, en particulier durant la période du Carême, où l’opéra faisait traditionnellement relâche, a marqué une étape décisive dans l’évolution du goût du public français. Installé au Palais de Tuileries, le Concert Spirituel, contribua, en effet, à déplacer progressivement le cœur de la vie musicale de Versailles vers Paris et permit à de nombreux genres de trouver un terrain propice à leur développement, qu’il s’agisse de la cantate profane, du concerto pour soliste, de la symphonie ou de la symphonie concertante. En dépit des faillites successives de ses administrateurs, le Concert Spirituel, première entreprise de concerts publics par abonnement créée à Paris, se maintint jusqu’en 1790, offrant à près de 500 compositeurs l’occasion de faire connaître leurs productions lors d’un des 1280 concerts qu’il organisa. La musique française y occupait, dès les années 1735, une part importante, mais cette institution accueillait également volontiers les œuvres de compositeurs étrangers qu’ils vinssent en personne les présenter au public, comme Boccherini ou Mozart, ou que leur renommée seule les conduisît à y être joués. C’est le cas d’Arcangelo Corelli (1653-1713), qui jouissait en Europe d’une incroyable aura, et dont un des concertos grossos de l’opus 6 (le n°8 en sol mineur, « pour la nuit de Noël ») trouva tout naturellement sa place lors du concert inaugural du Concert Spirituel, le 18 mars 1725. Georg Philipp Telemann (1681-1767) séjourna à Paris de l’automne 1737 au printemps 1738 et composa spécialement des œuvres vocales et instrumentales pour le Concert Spirituel, tandis que Jean-Philippe Rameau (1683-1764) n’y fit qu’une apparition, au demeurant fort mouvementée, même si on y jouait régulièrement sa musique. C’est autour de ces trois grandes figures que s’articule le programme proposé par Jordi Savall, qui illustre la fusion entre les différents styles – les fameux « Goûts réunis » prônés par François Couperin – qui dominèrent l’Europe musicale durant toute la première moitié du XVIIIe siècle, établissant ce que l’on pourrait nommer une « manière internationale », composée d’éléments italiens, allemands, et français, mâtinés, particulièrement chez Telemann, de forts parfums populaires (présents, par exemple, dans l’Allegro final de son Double concerto en la mineur enregistré sur ce disque).

jordi savall
Les seules véritables réserves que j’émettrai sur cette anthologie ne tiendront pas, à proprement parler, à la qualité de l’exécution musicale. Celle-ci, en effet, ne déroge en rien à l’excellence coutumière des productions de Jordi Savall, qui, outre son talent propre, qu’il démontre une nouvelle fois ici non seulement en tant que chef, mais aussi que soliste à la fois incisif et poète à la viole dans l’Ouverture en ré majeur et le Double concerto en la mineur de Telemann, possède également celui de savoir s’entourer de musiciens avec lesquels il a coutume de travailler et qui sont, dans leur domaine, ce qu’il est convenu de nommer des pointures. On retrouvera donc ici, avec un plaisir non dissimulé, la vigueur colorée des violons d’Enrico Onofri et Riccardo Minasi (Corelli), la suavité charnue de la flûte à bec de Pierre Hamon (Telemann, Double Concerto), et les traversières malicieuses de Marc Hantaï et Charles Zebley (Telemann, Ouverture en mi mineur). La direction de Jordi Savall se refuse à tout excès de rapidité, sans que ce choix soit pour autant synonyme de manque d’allant, et si l’on a connu des versions plus échevelées, par exemple, de la Tafelmusik de Telemann (Reinhard Goebel en 1989, pour l’heure insurpassé, chez Archiv), l’évidente recherche de pondération et d’équilibre qui marque l’approche du Concert des Nations me semble parfaitement pertinente, d’autant qu’elle est défendue par des musiciens en pleine possession de leurs moyens techniques, soucieux de rendre justice aux moindres nuances des partitions qu’ils interprètent. Les quelques extraits des Indes Galantes de Rameau sont ainsi proprement enthousiasmants, et l’on regrette qu’une plus large place ne leur ait été réservée, tant la vision qui en est ici proposée s’impose par son rebond, ses couleurs et un élan où rien n’apparaît forcé, le chef et son ensemble se mouvant dans l’univers ramiste avec ce naturel confondant que seule autorise une parfaite compréhension des exigences de cette musique. On en redemande. Revenons-en, pour finir, aux regrets que j’évoquais. Ils consistent principalement en deux points ; le premier tient aux approximations du livret d’accompagnement, dont le luxe n’exclut pas quelques regrettables coquilles (le règne qui s’étend de 1722 à 1774 n’est pas celui de Louis XVI, par exemple), le second est qu’un musicien de l’envergure de Jordi Savall ne soit pas parvenu à réunir la petite quarantaine de musiciens correspondant à l’effectif du Concert Spirituel à l’époque que ce disque évoque. L’opulence de la prise de son permet certes au Concert des Nations de ne pas paraître maigre, mais qu’on aimerait, une fois au moins, entendre le répertoire du Concert Spirituel sonner avec des forces identiques à celles de son temps.

Que ces deux minimes réserves ne vous dissuadent cependant pas d’aller écouter ce Concert Spirituel au temps de Louis XV, disque fort bien réalisé et supérieurement interprété, qui offre une excellente idée des œuvres qui ont pu mêler leurs richesses dans les concerts du XVIIIe siècle et contribuer, dans un même mouvement, à rendre hommage au goût français et à le former. On espère vivement une suite à cette entreprise, avec peut-être un peu plus de musique française, un domaine où tant de richesses demandent encore à être redécouvertes.

concert spirituel louis XV corelli telemann rameau savall
Le Concert Spirituel au temps de Louis XV. Arcangelo Corelli (1653-1713), Concerto grosso en ré majeur, opus 6 n°4. Georg Philipp Telemann (1681-1767), Ouverture avec la Suite en ré majeur pour viole de gambe, cordes & basse continue, TWV 55 :D6, Concerto en la mineur pour flûte à bec, viole de gambe, cordes & basse continue, TWV 52 :a1, Ouverture avec la Suite en mi mineur pour deux flûtes, cordes & basse continue (Tafelmusik, Première Production), TWV 55 :e1. Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les Indes Galantes, Suites des Airs à jouer.

 

Le Concert des Nations
Jordi Savall, viole de gambe & direction

 

1 SACD [durée totale : 77’47”] Alia Vox AVSA 9877. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Jean-Philippe Rameau, Suite des Indes Galantes :
Air pour les guerriers portans les Drapeaux

2. Arcangelo Corelli : Concerto grosso en ré majeur, opus 6 n°4 :
Allegro

3. Jean-Philippe Rameau, Suite des Indes Galantes :
Air pour les Esclaves Africains

4. Georg Philipp Telemann, Ouverture avec la Suite en ré majeur :
Ouverture

5. Jean-Philippe Rameau, Suite des Indes Galantes :
2ème Air pour Zéphire

6. Georg Philipp Telemann, Double Concerto en la mineur :
Allegro

 

Illustrations complémentaires :

Israël Silvestre (Nancy, 1621-Paris, 1691), Vue du château des Tuileries, prise de la Seine, sans date. Plume, encre brune, pierre noire et lavis brun, 33,5 x 48,2 cm, Paris, Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques.

La photographie de Jordi Savall est de Georges Seguin (2007), tirée du site Wikipédia.


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