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“Cleveland contre Wall Street” de Jean-Stéphane Bron

Publié le 23 août 2010 par Boustoune

C’est l’histoire d’un procès qui aurait dû avoir lieu mais que la justice américaine a refusé d’organiser, et qui finalement s’est bien tenu, mais pour de faux, devant les caméras d’un cinéaste suisse…
Vous ne comprenez rien ? Attendez, je vais vous expliquer…

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Vous n’êtes pas sans savoir qu’une grave récession économique secoue l’ensemble de la planète depuis la fin de l’année 2008. Sans doute certains d’entre vous en ont-ils même fait les frais au cours des derniers mois… Pour schématiser un peu, la raison de cette crise est un krach boursier important, dû à la faillite de plusieurs banques américaines (dont le mastodonte Lehman brothers). Et à l’origine de tout ce cirque économique, il y a le “scandale des subprimes”…

Les subprimes étaient (sont toujours?) des crédits hypothécaires à taux variable, gagés sur le logement de l’emprunteur.
Au début des années 2000, les banques ont largement mis en avant ce type de crédit, car il s’avérait extrêmement rentable pour elles.
Dans un système économique et social comme celui des Etats-Unis, où les aides publiques sont rares et où tout repose sur des assurances privées, les citoyens sont obligés, à un moment ou un autre, de demander un crédit à leur banque pour faire face aux imprévus de la vie (maladie, décès, accident, perte d’un emploi…).
Jusque-là, les banques accordaient ces prêts uniquement à ceux qui fournissaient des garanties suffisantes pour les rembourser, en échange de taux d’intérêts juteux… Mais avec les prêts subprimes, elles ont pu toucher une clientèle plus large, intégrant les populations les plus pauvres.

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Pour bénéficier du crédit, les plus démunis étaient obligés de proposer en garantie le seul bien de valeur qu’ils possèdent  : leur logement… Et comme ils avaient souvent le couteau sous la gorge, on pouvait leur coller un taux de remboursement variable extrêmement risqué. Une augmentation des taux, et le risque de surendettement était non-négligeable…
Pour les banques, c’était au contraire l’assurance de réaliser une très belle opération : soient les clients avaient les moyens de rembourser, et ils touchaient alors de somptueux intérêts, soient ils ne pouvaient plus payer et l’organisme récupérait leur maison. Avec l’augmentation constante des prix de l’immobilier et la forte demande de logements, la banque faisait facilement une plus-value…

Le problème, c’est qu’à force de délocaliser les usines américaines au Mexique ou ailleurs, à force de supprimer des emplois, à force de taxer encore et toujours les plus pauvres, certaines régions se sont retrouvées complètement sinistrées, socialement parlant, et les logements récupérés par les banques n’ont pas trouvé preneur.
Catastrophe humaine pour les habitants… Catastrophe comptable pour les banques qui, incapables de revendre ces logements, ont accusé un net passif dû à tous ces prêts accordés mais non remboursés…  Et catastrophe économique tout court, puisque par le biais de la titrisation des créances, l’insécurité a gagné les traders qui avaient misé sur la rentabilité du système, a  induit un gel des transactions boursières et favorisé l’écroulement des marchés…
Et – c’est un cercle vicieux -  la crise économique a encore accéléré les fermetures d’entreprises et les suppressions d’emplois, mettant des familles entières en difficulté, les empêchant notamment de rembourser leurs crédits, dont les fameux subprimes… Ou comment la cupidité de quelques banquiers et la mauvaise répartition des richesses dans le système ultralibéral peut avoir des conséquences désastreuses sur l’économie de la planète entière…

En janvier 2008, la ville de Cleveland, Ohio, l’une des cités les plus rudement touchées par la crise des subprimes, avec pas moins de 20 000 familles expulsées de leurs domiciles, décide de porter plainte contre 21 banques de Wall Street qu’elle estime non seulement responsable, mais aussi coupable de ce désastre social et humain.
Evidemment, les banques, déjà pas mal secouées par le krach boursier et leur nécessaire réorganisation, ne se sont pas laissées faire. Permettre à un tel procès de se tenir, c’était risquer d’établir une jurisprudence, de créer une brèche juridique dans laquelle d’autres s’engouffreraient.
Fortes de leurs  conséquentes équipes d’avocats et d’appuis politiques divers et variés, elles  ont réussi à empêcher la procédure d’aller jusqu’au bout.

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C’est là que Jean-Stéphane Bron est entré en scène…
Le cinéaste suisse cherchait à réaliser un documentaire sur les dérives du système capitaliste, bien avant que n’éclate la grande crise de 2008. Après avoir lu un article concernant cette tentative de procès, il s’est rendu à Cleveland, avec  la ferme intention de pouvoir filmer cette procédure hors normes.
Sur place, il a rencontré Barbara Anderson et Josh Cohen, respectivement leader de l’association des familles expulsées et avocat de la ville. Il a pu admirer leur détermination à combattre cette injustice flagrante, en même temps qu’une situation assez ubuesque – et tragique pour bien des gens défavorisés.
Quand la plainte a été déboutée,  Jean-Stéphane Bron a partagé leur frustration. Mais, opiniâtre, il s’est dit qu’il fallait absolument faire en sorte que ce procès ait bien lieu. C’était  impossible au tribunal ? Soit! Mais il pouvait très bien se tenir, sans enjeux juridiques, devant ses caméras, pour le cinéma !

Jean-Stéphane Bron aurait pu en tirer un procès de fiction, totalement écrit et mis en scène, en faire un pamphlet anticapitaliste, mais le cinéaste n’est pas du tout partisan de ce genre de film. Il déteste, par exemple, les films ouvertement partisans de Michael Moore. Par honnêteté intellectuelle, et objectivité de documentariste, il a tenu à filmer un vrai procès, avec un vrai juge, parfaitement impartial, un vrai jury, appelé à se déterminer “en son âme et conscience”, de vrais témoins, racontant leur propre version des faits, de vrais avocats – des ténors du barreau, qui plus est… – et même une vraie salle d’audience…

Le cinéaste ne connaissait pas le verdict à l’avance. Il l’a découvert en même temps que ses “personnages”, tout comme il a pris connaissance de chaque témoignage au moment du procès. On est donc plus près du documentaire que de la fiction, même si l’absence d’enjeux légaux et la présence de la caméra influe forcément sur le comportement des différents témoins.

Bron a respecté totalement la forme des procès américains, avec présentation de témoins par la défense et par l’accusation, et possibilité pour chaque partie de se livrer à des contre-interrogatoires. Une procédure qui a le mérite de générer de belles joutes verbales et de donner à chaque camp l’occasion de fourbir ses arguments, de manière équitable.

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Du coup, le film se révèle assez complet. Après avoir bien expliqué le mécanisme des prêts hypothécaires et les risques qui y étaient associés, les dérives du système et ses conséquences,  la confrontation des points de vue – banque contre client – suscite la réflexion sur les comportements des individus face à l’argent, ainsi que sur les limites du système ultralibéral. Afin de ne pas être accusé de partialité, de favoritisme pour l’une ou l’autre des parties, et d’empêcher ainsi le spectateur de se forger sa propre opinion, Jean-Stéphane Bron respecte le temps de parole de chacun, filme de la même manière l’accusation et la défense, met en avant les arguments à charge et ceux à décharge…

Les mauvaises langues diraient qu’il agit en parfait citoyen suisse, totalement neutre… Mais on devine, par les choix de montage, que le cinéaste a bel et bien choisi son camp, celui de David plutôt que Goliath, celui de la courageuse Barbara Anderson, qui, après avoir perdu sa maison, aurait pu sombrer dans la dépression et le renoncement, et a au contraire trouvé les ressources pour se battre, pour elle et pour les autres.
Intelligemment, le réalisateur laisser ses images parler d’elles-mêmes. Aux joutes de prétoires, duels à fleurets mouchetés encadrés par des protocoles juridiques précis, il oppose une immersion dans la réalité brute, celle de ces habitants expulsés de leurs demeures, privés de tout et désespérés, celles de ces rangées de maisons laissées à l’abandon, impossibles à vendre ou à louer, de ces quartiers entièrement sinistrés… Ainsi, il est bien difficile de ne pas compatir au sort de ces familles jetées à la rue, victimes d’une société où les plus riches cherchent à gagner toujours plus et où les pauvres deviennent de plus en plus démunis…

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Finalement, peu importe l’issue de ce faux procès. Il est acquis que l’immense majorité des spectateurs, secouée par quelques plans saisissants, prendra fait et cause pour l’accusation, et entamera une réflexion sur les dérives du système.
Et si, parmi eux, il se trouve quelques spectateurs américains – ou occidentaux – jusqu’alors aveuglés par leur foi inébranlable en le système libéral, alors cela constituera déjà une petite victoire pour tous les partisans d’une plus grande équité sociale…

Cleveland contre Wall Street réussit pleinement son pari : il est instructif sans être lourd, il prend subtilement parti sans pour autant sombrer dans le manichéisme il met en avant l’humain plutôt que des théories politiciennes indigestes…
C’est sans doute pour cela qu’il a glané le prix du public lors du dernier festival Paris Cinéma…
Bien sûr, on peut regretter que le style de mise en scène soit aussi discret – un choix qui permet au spectateur de se concentrer sur les différents témoignages et sur les personnes appelées à la barre -  et on a aussi tout à fait le droit de préférer la force de frappe d’un Michael Moore, certes souvent partial et de mauvaise foi – pour utiliser les mêmes méthodes que ses ennemis – mais très drôle et génialement provocateur.
Il n’en demeure pas moins que le film de Jean-Stéphane Bron est une belle réussite. Ne serait-ce que parce qu’il redonne ses lettres de noblesse à un cinéma engagé et politique, au sens chevaleresque  du terme…

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Cleveland contre Wall Street
Cleveland contre Wall Street
Cleveland versus Wall Street

Réalisateur : Jean-Stéphane Bron
Avec : Barbara Anderson, Peter Wallison, Josh Cohen, Keith Fisher,Thomas J. Pokorny, Michael Osinski
Origine : Suisse, France
Genre : docu-fiction subtilement engagé
Durée : 1h38
Date de sortie France : 18/08/201
Note pour ce film :

contrepoint critique chez :  Studio – Ciné Live

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