Magazine Musique

What a Waster?

Publié le 23 novembre 2010 par La Trempe

Ah oui, c’est vrai, les Libertines se sont reformés… Il paraît qu’il faut crier « Youpi », trois fois « Hourra », se rouler par terre d’allégresse et répandre partout la bonne nouvelle. A d’autres… Non pas tant qu’un semblant de bon sens acquis durant ma prime enfance me permet de rester sceptique face aux reformations en tout genre (et là je pense très fort à ça avant de réaliser que les Strokes ne se reforment pas puisqu’ils n’ont même pas eu les couilles de splitter), plutôt parce que j’ai l’intuition que plus personne n’a envie d’écouter les Libertines en 2010. Dire qu’il n’est pas si loin le temps où le duo Barat-Doherty, alors si attachant, faisait fantasmer les enfants de bonne famille… Vu d’ici, on dirait une éternité. Pourtant, il faut bien reconnaître qu’il n’y a encore pas très longtemps, avoir la démarche chaloupée de Pete Doherty, une coupe ébouriffée et un froc moulant troué du genou témoignait d’un goût rare, que dis-je, d’un sens quasi-himalayesque de la distinction. Cette élégance avait son prix: parcourir les fripes, enfiler quotidiennement des Levis’s d’époque trop courts et trop étroits, porter cuir hiver comme été… autant d’efforts déployés pour avoir l’air d’un mini punk-romantique à l’anglaise. Et dans le I-Pod (qui existait tout juste), le premier opus des « Libs » tournait en boucle. Mais bon, je sens bien que je m’égare avec ces foutaises d’ancien combattant…

Alors, qui a tué les Libertines? Eux-mêmes avant tout… mais pas seulement. Les hordes de pales copieurs lâchées à leurs trousses à grand coups de unes du NME (d’où une overdose de rock’n'roll gentiment brouillon construit sur quatre accords bien sentis), qu’il s’agisse des Razorlight, des Kooks, des Paddingtons ou des écossais de The View, méritent d’être impliqués dans le crime. Toutefois, les fossoyeurs les plus efficaces se nommèrent tour à tour « Arctic Monkeys », « Klaxons », « Kills », « Vampire Weekend » ou encore « MGMT »… autrement dit tout groupe de rock un tant soit peu excitant ayant émergé au cours de la décennie passée, enterrant chaque fois un peu plus le rock tel qu’il était conçu par nos équilibristes du riff: abrasif et casse-gueule.

Certes, les Londoniens auraient pu (du?) sentir le vent tourner et changer de recette. Outre-atlantique, les Kings of Leon n’ont pas hésité une seule seconde à doper leur rock sudiste originel, se transformant dare-dare en dieux du stade aux dents longues. Si les Strokes, quant à eux, semblent avoir abordé le virage plus tranquillement, leur leader joue tout de même dorénavant au crooner de la 5ème dimension échappé d’un jeu vidéo des années 80, autant dire à des années-lumière du rock binaire profondément new-yorkais d’Is This It. Quoi qu’on en dise, le paysage musical a grandement changé. Supposons que les Libertines -apparemment les moins calculateurs du lot- ne se soient pas séparés, ils n’auraient sans doute pas pu « survivre » avec leur formule naïve de pub-rock déglinguée, ce dont on ne se plaindra pas, ne sachant que trop bien l’impérieuse nécessité du rock à ne pas rester figé. Il suffit simplement de ne pas oublier qu’au début des années 2000, les Libertines furent de ceux qui rallumèrent la flamme rock’n'roll avec le plus de panache avant d’aller patauger dans un pop-rock insipide au sein de piteuses formations (Babyshambles pour Doherty, Dirty Pretty Things pour Barat) qui ne méritent même pas le souvenir.

Tout bien réfléchi, cette reformation présente tout de même quelque intérêt, ne serait-ce que parce qu’elle nous incite à réécouter la discographie des Libertines, en particulier « Grace/Wastelands » l’unique album solo de Doherty sorti en 2009. Un Pete Doherty qu’il faut dorénavant appeler « Peter Doherty », comme si ce R ajouté était celui de « renaissance », voire de « résurrection » alors qu’il s’agirait plutôt de « retour gagnant ». « Retour gagnant » car les années passant, on peut dorénavant réécouter la voix de Doherty, oublier les frasques, les concerts annulés, les toiles peintes avec du sang, les ballades acoustiques grattouillées à la va-vite entre deux pipes (à crack, voyons!), les sosies/groupies trop plein de « Peeeete » à la bouche, bref tout ce qui nous empêchait de réaliser que Doherty sait écrire de belles chansons. Avec le temps, va, tout s’en va, même cette regrettable exaspération.

What a Waster?

Car des deux frontmen des Libertines, Pete Doherty a toujours été le plus fascinant. Un authentique produit de la perfide Albion, à mi-chemin entre le prolo bas-du-front des cités industrielles britanniques, fan de foot gorgé de houblon (son club de cœur se nomme les Queen’s Park Rangers) et le dandy lettré de haute extraction, poseur élégant à la Oscar Wilde, la montre à gousset en moins. Cet alliage subtil de brutalité et de sophistication, c’est évidemment ce que le rock anglais a toujours voulu être. Rares sont les élus étant parvenu à l’improbable alchimie; Pete Doherty fait partie de ceux-là, ce qui n’est tout de même pas rien. Quand il récite du Yeats avec un accent cockney à couper au couteau, on applaudit. Quand il joue au poète maudit alors que sa trombine de junkie fait la une d’un Voici sur deux, on y croit malgré tout. Même quand il cite Rimbaud avant d’aller faire le mariole en compagnie d’Elton John à l’occasion du Live 8, ça passe. Chapeau bas. Après ça, comment soutenir sérieusement que Pete est passé à coté de son talent? Autant se pencher sur la tombe de Johnny Thunders et lui murmurer sournoisement qu’il a raté sa carrière musicale, préférant déconner avec tout ce que New-York comptait de marginaux dans les 70′s plutôt que d’enregistrer des albums majeurs… Ce serait oublier qu’ici gâchis rime avec grâce.

Bien sur, il est d’ores et déjà fort probable que Pete Doherty soit condamné à enregistrer toujours plus ou moins le même disque… Il n’empêche qu’il restera à jamais ce song-writer un peu raté à la sincérité désarmante, quelque part entre le poète maudit et le pitre de service. Et puis son album solo s’avère être charmant. Les gouts musicaux du bonhomme s’éparpillent au fil des douze plages du disque: une touche de ska, de jazz de cabaret, du swing à la Django Reinhardt, des ritournelles fragiles. A condition de n’avoir jamais écouté l’album des Last Shadow Puppets sorti six mois auparavant, les orchestrations se révèlent même splendides. Par ailleurs, le chant -qui se permet quelques audaces- reste parfaitement maîtrisé, portant à merveille des paroles comme toujours de grande qualité. Pas de doute, Peter, la voie est libre pour à nouveau tout bousiller…


Retour à La Une de Logo Paperblog

Magazine