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Le sacré en Italie centrale, du Cantique des Cantiques à Priape

Publié le 14 décembre 2010 par Marc Lenot

a_plensa.1292193703.jpgL’espace du sacré est une exposition dans deux palais de Modène (jusqu’au 6 mars) avec des oeuvres monumentales d’une quinzaine d’artistes. Elle n’a pas la densité de Traces du sacré et ne s’appuie pas sur une démarche historique aussi forte, mais ce qu’elle perd en conceptualisation, cette exposition le gagne en émotion. La première salle au Palazzo Santa Margherita en fournit une démonstration éblouissante: dans la pénombre, deux rangées de huit gongs en métal cuivré, suspendus au plafond par des fils rouges : la lumière sourde, l’éclat des reflets cuivrés, les ombres mouvantes au sol créent aussitôt une atmosphère calme et contemplative. Mais le temps n’est pas à la méditation en silence : on se saisit d’un maillet et on frappe le gong, tous les gongs, avec douceur ou avec violence. Non seulement le son emplit la salle et se réverbère sur les murs, mais ses ondes résonnent en nous, notre sternum vibre, nos poumons se contractent, tout notre corps devient une caisse de résonance pour ces OHM sourds et graves.  Le corps n’en est que plus présent quand on lit les inscriptions sur les gongs : loin du monde bouddhique, il s’agit de versets du Cantique des Cantiques, ambiguïté érotique des mots “Célébrons tes caresses plus que du vin” , conjonction érotique et mystique. C’est une installation de Jaume Plensa, “Jerusalem” (2006). Plus loin, à deux reprises, Jérusalem encore : le Dôme du Rocher et la Mosquée d’Omar reviennent comme emblèmes sacrés (et menacés) avec Kader Attia et avec Wael Shawky.

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Dans un autre palais, Palazzina dei Giardini, on trouve un cercle de pierres rouges, presque sanglantes, de Richard Long (Arizona Circle), comme un signe d’une communion animiste avec la terre, puis la superbe ‘Chaise du Nirvana‘ (1997) de Chen Zhen, sphère aérienne et transparente, assemblage fragile de chaises venant du monde entier, reposant en équilibre sur des arceaux de berceau ou de cheval de bois, monde ouvert, précaire et audacieux, message d’optimisme et d’audace. Un peu plus loin, une salle est baignée d’une étrange lumière rouge : sur le mur du fond, une lumière irréelle, dont
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on ne sait si elle est concave ou plate, et dans laquelle on avance précautionneusement la main, voulant toucher, comprendre, être certain, comme saint Thomas. C’est une composition magique (Sans Titre; 2004) d’Anish Kapoor, sans doute l’endroit de l’exposition où se manifeste le plus l’espace du sacré.

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Ailleurs dans Modène, il faut aller au Museo Civico d’Arte, où, au détour des salles archéologiques et historiques, on arrive dans un cabinet des tissus, tissages, broderies et rubans en tout genre. On remarque, parsemés au milieu des objets de la collection Gandini, d’autres objets, fort discrets, mais un peu insolites : citations brodées d’Hannah Arendt ou de Simone Weil (pas Veil), formes légères de feuilles et de fleurs en dentelle volant autour d’un dictionnaire ouvert à la page ‘plante-planter’, découpe minutieusement architecturée de cahiers créant des pyramides babyloniennes,
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textes brodés dans des carnets aux pages en tissu quadrillé. Sabrina Mezzaqui (dont j’avais découvert le travail à Naples) est une artiste de la finesse et de la discrétion, nourrie de philosophie, qui laisse une empreinte à peine perceptible, mais inoubliable. Une citation d’Hannah Arendt donne son titre à l’exposition: ‘la realtà non è forte’ (jusqu’au 13 février).

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Plusieurs de ces artistes étant soutenus par la Galleria Continua, il serait dommage, entre Émilie-Romagne et Toscane, de ne pas pousser jusqu’à San Gimignano : de la même manière que l’art contemporain dans les musées (Jan Fabre au Louvre ou Jeff Koons à Versailles, tant décriés par nos conservateurs) s’inscrit dans une continuité historique et culturelle, ici, dans ce bourg médiéval, l’art contemporain s’inscrit aussi sans rupture au sein d’un patrimoine prestigieux (et, apparemment,
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les conservateurs italiens du patrimoine ne hurlent pas, eux). On croise en chemin une place Daniel BurenColle di Val d’Elsa), puis, dans le bourg même, un Anish Kapoor au fond d’un puits, un Kounellis en l’air, et ces tombeaux-berceaux colorés de Letizia Cariello (ci-dessus, ‘Il cielo stellato sopra di me’), drôles et tragiques à la fois. On peut aussi faire un détour par l’église des Augustiniens où les fresques de Benozzo Gozzoli racontent la vie de Saint Augustin avec un réalisme étonnant : ici, dans la partie droite de la fresque, un élève récalcitrant fouetté par son maître à l’école de Thagaste alors que le futur saint, lui, est bien sage à gauche.

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La Galleria Continua propose donc (jusqu’au 29 janvier) deux expositions : l’annexe présente des miroirs de Michelangelo Pistoletto, ‘Buco nero’, où une partie de la surface réfléchissante est remplacée par un matériau noir, absorbant. C’est une confrontation du présent et du passé, du visible et de l’invisible, du fini et de l’infini. Ailleurs, une pyramide de miroirs s’élève dans une salle profonde.

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Le principal espace de la galerie, un ancien cinéma, est principalement dédié à Pascale Marthine Tayou et à ses productions protéiformes, statuettes, téléviseurs, tables, échelles, inscriptions en néon, diamants noirs, tous ces liens ironiques et cruels entre métropole et colonie (’Transgressions‘). Comme à chaque fois, on est pris dans un tourbillon d’émotions, de sensations, qui laisse pensif. L’ironie décapante n’est jamais loin : à l’entrée de la galerie, sous une roue de fête foraine aux insultes, on passe entre deux
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grandes statues de bronze ‘de style égyptien’ (comme disait le Douanier) représentant un homme amputé d’un bras et d’une jambe, incapable d’aller à la guerre, et restant donc au village avec les femmes, ce qui permit un développement démesuré de son pénis (et un repeuplement intense du village). Ce talisman sacré de Priape, qu’il est de bon ton de vénérer à chaque passage, gage de puissance et de fertilité, clôt fort bien ce périple dans le sacré, commencé avec le Cantique des Cantiques. 

Photos Plensa, Cariello, Pistoletto et Tayou de l’auteur. Jaume Plensa, Chen Zhen et Pascale Marthine Tayou étant représentés par l’ADAGP, les photos de leurs oeuvres seront retirées du blog à la fin des expositions.


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