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La pensée molle, 4 : Onfray ou les forces de l’Empire du Bien

Par Marcalpozzo

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« J’appelle « journalisme » tout ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui. Combien d’artistes ne gagnent leur procès qu’en appel ! »

André Gide, Journal, feuillet, 1921.

Qu’est-ce donc que cette époque où, comme cela, on dénonce, on calomnie, on exécute en public au nom de l’honnêteté… de l’Empire du Bien ? Le dernier ouvrage d’Onfray consacré à la figure d’Albert Camus[1] est l’expression même de cette dérive. Un livre nourrit de pulsions de mort… d’un socialisme de ressentiment !! Cela me fait irrémédiablement penser à cette phrase de Cioran : « C’est en vain que l’Occident se cherche une forme d’agonie digne de son passé. » Ça se revendique de Nietzsche ; ça en suit le chemin inverse. Un livre symptomatique de notre époque… Sans compter les prises d‘otages dignes des pires commandos armés. Ici, en guest-star, Camus dont Onfray se revendique sans conditions. Aucune mauvaise pensée n’est tolérée chez notre écrivain de la mer méditerranée… Exit le négatif, le flou, le tortueux ; exit la part d’ombre. Ici, tout est lisse, sans quoi on exécute. En règle ! Avec l’aval des hommes doués d’une moraline à la hauteur de leur non-pensée actuelle. Les possédés du Bien, les hallucinés de l’uniformité sont aux commandes. Et gare à celui qui ferait un faux pas !

L’hédonisme se porterait-il bien en ce siècle naissant ? Je n’en suis pas si sûr ! Rappelons-nous au moins cinq minutes de quoi cette philosophie morale se flatte : d’avoir placé le plaisir et le bonheur au centre de tout ! C’est vrai qu’au cours des vingt ou trente dernières années, on s’est répété à loisir qu’il fallait se préoccuper du temps présent ; que la jouissance et la satisfaction de tous nos désirs étaient l’objet d’une vie totalement réussie. En mettant ainsi en place la thanatomachie, confondant ainsi Eros et Thanatos, on a décidé que le vingt-et-unième siècle sera jouissif ou ne serait pas ! On a élevé au rang de philosophes autorisés, parce que médiatiques, des philosophes prétendument jouisseurs ou solaires, et la civilisation occidentale s’est mise à jouer les médecins malgré elle ! Que fallait-il alors soigner ? Le corps, bien sûr ! L’âme sans disconvenir !!

Mesdames et messieurs, voilà le nouveau médicament de l’époque : la jouissance et la facilité ! Enrobez-le tout d’une morale populaire, pour ne pas dire populiste, et servez frais ! C’est peut-être cela le désastre !

Depuis presque vingt ans, Michel Onfray produit du livre philosophique. Au commencement, sans forte prétention, si ce n’est d’être un professeur de philosophie rigoureux et clair, doublé d’un professeur des plaisirs et de la jouissance, il nous gratifiait d’un ouvrage par an environ. Une sorte de post-soixante-huitard qui vous lance son « Jouissez sans entraves ! » à la gueule, mais non sans être tout de même l’ami des hédonistes, des cyniques, des rebelles de gauche, de la masse prolétaire. Il avait tout de l’anarchiste ; libertaire affirmé, il alla même jusqu’à créer une Université populaire pour éduquer le peuple ! Imaginez seulement comment un étudiant en philo pouvait si aisément, et avec quel plaisir, s’identifier à peu de frais à notre philosophe des masses prolétaires !

Il faut dire que c’était à peu près ça les années 90 et 2000 : une terre de la pensée désertée peu à peu des grands penseurs, puis des autres, au point de laisser s’installer à leur place, et d’ainsi laisser occuper le champ philosophique, les intellectuels les plus populistes, armés de gants de boxe et de « gros concepts ». Depuis, on s’est fait à l’idée qu’une pensée complexe, souvent difficile d’accès, était une pensée d’universitaires, adressée à une élite autiste, méprisante et coupée du réel. C’est, en bonne logique, et sur une telle idée symptomatique d’une époque au ralentit, qu’Onfray bâtie le mythe de Camus, et par la même occasion, son propre mythe. Et c’est probablement ce que je reproche en premier à la pensée actuelle d’Onfray : son manichéisme forcené. Par exemple, il nous gratifie très largement de la pauvreté de Camus, et de la bourgeoisie de Sartre – ce qui expliquerait semble-t-il les différends entre les deux camps ! Il cherche en tous points à opposer le socialisme de Sartre et le socialisme de Camus ; il ne manque pas de faire référence à une droite nocturne, tandis que la gauche serait solaire, etc. Bien sûr, Onfray n’évite pas le piège, mais non il le tend même à la droite, pour souligner que son péril serait réactionnaire, fasciste, bourgeois, anti-démocratique, etc. Enténébré d’une vision de l’homme marquée par les horreurs du vingtième siècle, Onfray ne cesse de chercher à en découdre avec les idéologies, nous gratifiant au passage d’un cahier-photos où toutes les horreurs du siècle dernier y sont résumées en plusieurs images, parfois mal placées ou mal choisies, souvent de mauvais goût, n’ajoutant rien à ce qu’on ne savait déjà ! Le siècle y est revu et ressassé sous l’angle des actions politiques et militantes de Camus lui-même, et à la manière du romantisme le plus échevelé : Camus, le méditerranéen solitaire, autodidacte, souffreteux, droit dans ses bottes, philosophe honnis et mal compris, libre, franc, sans rémission et sans compromission, dandy, dionysiaque, génial, et déclenchant les foudres des meutes de persécuteurs malveillants et manipulateurs – appartenant, ça va de soi, à une gent d’intellectuels de milieux bourgeois très fermés.

    

Après avoir dénoncé à peu de frais la religion, puis la psychanalyse, voilà qu’Onfray essaye de déboulonner ce qu’il en reste du mythe de Sartre – c’est-à-dire finalement peu de choses ! C’est ce qu’on pourrait appeler, à la suite de l’expression consacrée, la rebellitude ! C’est que Philipe Muray appelait brillamment les « mutins de panurge ». Voilà que notre époque nous invite à désormais tomber d’accord sur ce avec quoi il faut être en désaccord, mais sans risques bien sûr ! C’est la guerre, mais sans morts d’hommes ! La lutte finale, et surtout festive ! N’étant ni historien des religions ni psychanalyste Onfray nous avait déjà, et avant celui-ci, gratifié de deux énormes ouvrages par le poids des pages, deux formes de pamphlets en réalité accordés avec son combat politique. Ne pouvant attaquer les religions monothéistes qu’il connaissait peu, il s’était mis en tête de tuer Dieu, puis, ne pouvant s’attaquer à la psychanalyse qu’il connaissait à peine, s’était mis en quête d’avoir cette fois-ci la figure du père : Freud lui-même ! Probablement toute la différence avec les époques passées : alors que Nietzsche s’en prenait à la morale du christianisme, tout en respectant la figure du Christ, là nous vivons une version renversée de la critique philosophique : plutôt que d’attaquer les idées, on s’en prend aux personnes. Et ici, voilà que se mène une nouvelle fois le même type de croisade ! Voilà le siècle naissant, bardé de combats d’arrière-garde, lâchant les agneaux à l’attaque des moulins à vent, prêts aux pires tartufferies, prêts aussi aux pires exactions contre les ennemis déclarés du Bien. On va fouiller le passé des apôtres du Mal, on va déterrer les exactions commises, les publier au grand jour ; le travail sera celui d’une fourmi procédurière et comptable. La délation peut commencer !

Oui ! Nous l’avons repéré le don Quichottisme de la grande santé morale ! Nous les avons repérés nos nouveaux médecins de la civilisation ! Nous les avons repérées les patrouilles de la libération de l’humanité ! Le sauvetage du monde est en cours…

Et pour cela, les troupes du Bien procèdent à des épurations en règle. C’est le combat du Bien contre le Mal. C’est le principe des dénonciations en masse, dénonciations des auteurs maudits de l’Empire du Bien… Les escadrons de l’ordre moral passent toutes les biographies au peigne fin… les brigades de la surveillance morale sont aux aguets… Elles dénoncent, exécutent, purgent en règle ! Sous l’œil bienveillant de la grande censure des hommes du Bien… la soldatesque d’insurgés s’indigne, s’émeut, se répand…

On divise le monde en deux camps : celui du Bien incarné par Albert Camus, qui ne commis aucune faute – ou si, l’adultère, mais non sans une grande culpabilité qui l’amena à l’expiation, et le camp du Mal incarné par Sartre, Simone de Beauvoir, etc. (Il suffit de lire les trois interludes sartriens pour comprendre ce que pouvait être un salaud existentialiste[2].)

Bien sûr, après s’être longtemps autoproclamé philosophe dissident, voilà qu’Onfray à présent, et peut-être même malgré lui, se voit adoubé par les médias, estampillé « penseur officiel ». Les mauvaises langues diront qu’il l’a bien cherché. Mais voilà ! On se doit toujours d’être à la hauteur de ceux qui vous payent. Faire face à l’appel ! Et, tandis que le bien nommé BHL se revendique du sartrisme le plus fade, voilà que Michel Onfray prend le contre-pied, se revendiquant de toute la pensée de Camus, fautes de frappe comprises. On en finirait pas de dénoncer ce nouveau terrorisme en philosophie où on n’invente plus rien : on ramasse, on ressasse, on recycle !

D’autant qu’on dit que les livres ne changeront plus rien à la marche du monde, alors allons-y ! Tel que le disait le personnage de Sartre Garcin à la fin de la pièce Huis-clos : « Eh bien, continuons. » Il s’agit de faire semblant, désormais ! A l’attaque du naufrage de notre civilisation pour garantir le naufrage ! Laissez donc le crépuscule des dieux tranquille… circulez y’a plus rien à voir ! Ici, on exécute en règle, on liquide et on s’en va !

Mais c’est la guerre, répète-t-on un peu partout – et surtout au café du commerce. C’est la guerre en philosophie, aussi. Le logos sera guerrier ou ne sera pas ! La traduction grecque ne dit-elle pas exactement : exclusion. Il s’agit pour la philosophie du logos d’exclure du camp de la rationalité, de la connaissance, du Bien, ce qui n’est pas elle. Il s’agit donc de dresser les frontières : le professeur contre le philosophe ; le pauvre contre le bourgeois. Le philosophe de l’université contre le philosophe pour classes terminales.

Camus auréolé par Onfray : bon, généreux, patriote, modeste, honnête ; c’est l’enfant du peuple et de la misère, de la philosophie d’en bas, de la pensée du terrain. Il ne produit pas de concepts comme la philosophie bourgeoise et universitaire ; il produit une pensée en phase avec les préoccupations des gens. Il est solaire et nietzschéen. Il est le penseur du bonheur ici et maintenant, du Bien moral, de l’ordre libertaire.

Il est surtout devenu, dans cet ouvrage, lisse, absolu, sans noirceurs. Exit la part d’ombre qui pourrait effrayer l’Empire du Bien. Dans la philosophie de Camus, on ne trouve pas de fausses notes, pas de théories absconses, pas de conceptualisation à outrance, selon Onfray. Il a été « juste » toute sa vie durant, toujours selon Onfray !

Je vous livre un passage où nous parvenons à l’apogée de ce manichéisme : « Camus paie pour sa rectitude, sa droiture, la justesse de ses combats, il paie pour son honnêteté, sa passion pour la vérité, il paie pour avoir été résistant à l’heure où beaucoup résistaient si peu, il paie pour ses succès, ses formidables ventes de livres, il paie pour son talent, il paie pour son Nobel, bien sûr, il paie pour n’être pas corruptible, il paie pour sa jeunesse, sa beauté, son succès auprès des femmes, il paie parce que sa vie philosophique était un reproche à tant de faussaires, il paie la fidélité à son enfance, au milieu des petites gens dont il vient, il paie de n’avoir rien trahi ni vendu, il paie d’être un fils de pauvre entré dans le monde germanopratin des gens bien nés, il paie d’avoir choisi la justice, la liberté et le peuple dans un univers d’intellectuels fascinés par la violence, la brutalité et les idées, il paie d’être un autodidacte ayant réussi, il paie parce que enfant d’une mère illettrée, il n’aurait jamais dû écrire les livres que se réservaient les élus bien nés, il paie parce que le ressentiment, l’envie, la haine, la jalousie font la loi – à Paris plus qu’ailleurs puisque le pouvoir s’y trouve et que les Rastignac s’y donnent rendez-vous. »[3] Bref ! Bienvenue à Disneyland philosophie !

Contre l’ignominie, la canaillerie et le crime, dans le monde immanent d’Onfray et des défenseurs de l’ordre moral ambiant, il s’agit de rectifier une injustice, une erreur, une perfidie, un tort que les hommes du ressentiment ont causé à Camus de par le passé : il n’est pas un philosophe pour classes terminales. Ni Onfray, d’ailleurs ! Voilà sûrement la morale de ce livre. Bien sûr, malgré les tensions, les malédictions ou les censures, notre philosophe des foules peine à montrer en quoi la pensée de Camus était bien originale à comparée avec celle dont il s’inspirait, à savoir celle de Nietzsche, mais peu importe, voilà qu’on a flingué Sartre en règle ; les hommes du ressentiment ont vengé le juste, la vertu est sauve. Dieu que le mot vertu dans leur bouche passe pour un appel à la punition généralisée ! Mais bon ! Faudrait-il encore le souligner, tant c’est patent ici…

Les guérilleros du nouvel ordre moral font recette. Certes, ils sèment la terreur, mais au nom du Bien, c’est-à-dire du Bien absolu. Il ne faudrait surtout pas leur dire qu’ils font le mal, que leurs forces variables en fonction de leur croyance peuvent inciter la haine, et le désir de meurtre. Non ! Bien sûr que non, puisqu’ils luttent contre le Mal. Voilà le drame ! On tente d’amoindrir, de s’opposer au surgissement de telle ou telle parole, au nom du Bien absolu, du juste, de la bonne cause morale, de la grande comédie du siècle.

Contre les régimes totalitaires d’hier, on conspire, on boycotte, on interdit ou on manifeste demandant le silence du camp opposé ; celui des bien-nés, des bourgeois, des décadents, contre le peuple du soleil, de la terre, de la pauvreté, et du juste.

On me reprochera sûrement de terminer cet article par un jeu de mots. Mais ce nouvel Onfray, pour paraphraser le slogan de Mai 68 « Sous les pavés la plage », est un pavé pour la plage. Il ne risque pas de réveiller les masses. C’est du pur journalisme philosophique. Il ne nous apprend rien. Mais on ne veut plus rien apprendre en ce début de siècle. Nous sommes devenus une civilisation des loisirs, du zapping, du buzz. C’est l’événement à titre informatif. Cela permettra à la causerie française de bavarder, l’ordre moral de se renforcer, et la grande mélodie du bonheur de continuer, légère, têtue, moutonnière.

Nous n’aurons ainsi pas commencé à penser…     



[1] L’ordre libertaire, la vie philosophique d’Albert Camus, Flammarion, 2012.

[2] Voir p. 224 sq.

[3] Voir p. 462.


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