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Jean Améry: « quand la société désavoue ce que nous fûmes un jour, nous ne l’avons jamais été ».

Publié le 19 juin 2012 par Donquichotte

Jean Améry

« Par-delà le crime et le châtiment: essai pour surmonter l’insurmontable".

Lire aussi cette critique du livre.

Jean Améry a écrit des pages sincères ; « les choses y sont décrites telles que les a ressenties une victime terrassée, c’est tout ».

Voilà, c’est dit. Le livre témoigne. Mais le livre a une ambition autrement plus grande. Inspiré de cette phrase de Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, qui dit que « tout événement historique se ramène finalement à des chaînes de processus purement physiques », Jean Améry veut jeter un peu de lumière sur l’éruption (l’irruption) du mal radical en Allemagne, dans sa période nazie, ce mal dont l’énigme reste entière.

« On le sait : ce mal ne s’est pas produit dans un pays en voie de développement, il n’était pas la conséquence directe d’un régime tyrannique, comme en Union Soviétique, il n’a pas éclaté dans le cadre de la lutte sanguinaire d’une révolution qui craignait pour ses jours, comme dans la France de Robespierre. Il s’est produit en Allemagne. IL est pour ainsi dire le rejeton d’une génération spontanée, sorti d’un giron qui l’enfanta sous forme de monstre. Et toutes les tentatives d’explications économiques, toutes les interprétations unidimensionnelles qui veulent que le capital industriel allemand, soucieux de ses privilèges, ait financé Hitler, ne disent absolument rien au témoin oculaire, lui disent tout aussi peu que le font les spéculations raffinées sur la dialectique des Lumières ».

Ce paragraphe est extrait de la préface de la nouvelle édition de ce livre et écrite en 1977. Améry n’accepte pas toutes ces « explications éclairées-raisonnées-métaphysico-abstraites » du mal radical allemand du Troisième Reich. L’incipit est clair, direct, et nous invite à mettre nos écouteurs sur la bonne longueur d’onde. Il n’y aura pas de verbiage inutile, que des ondes de choc de la vision d’un témoin oculaire, d’un témoin, encore vivant, des crimes nazis. Aujourd’hui encore, les victimes s’éteignent, et les bourreaux crèvent. Il y a entre les deux un « fossé moral » encore grand ouvert - que l’auteur va tenter de montrer dans ce livre, - et il doit le rester, écrit Améry.

Il s’adresse aux jeunes Allemands, et il crie « au feu », il souhaite que cette jeunesse, celle-là « souple, profondément généreuse et éprise d’utopie », revoie ses positions, et qu’elle garde ouvert le questionnement sur ce qui s’est passé. Améry se revendique de l’héritage des Lumières ; et même s’il ne croit pas qu’il puisse clarifier l’affaire (elle serait alors classée) il croit à la raison, tout autant qu’à l’émotion, pour essayer d’y voir clair.

Il écrit : « Je pars toujours de l’événement concret, sans pourtant autoriser qu’il m’égare, que je le prends comme point de départ de réflexions qui vont au-delà du raisonnement et du plaisir de raisonner, pour atteindre des secteurs de la pensée par-dessus lesquels règne et continuera de régner une certaine pénombre ».

Pour celui-ci, en 1964, au moment de rédiger ce livre, rien n’est cicatrisé, son attitude éclairée ne renonce pas à l’émotion. Il écrit ce texte avec passion.

Amery a, si je puis le dire ainsi, 5 grandes ambitions pour son livre, autrement dit, 5 grands chapitres, ou 5 grandes questions (avec des réponses qui n’en sont pas) qu’il va traiter avec rigueur, sincérité, avec des doutes qui l’obsèdent (pénombre, dit-il), avec des certitudes concrètes et qu’il a vécues.

Ces 5 chapitres :

1/ L’intellectuel à Auschwitz : « Aux frontières de l’esprit ».

2/ La blessure physique fondamentale : « La torture ».

3/ La situation très spécifique d’un exilé du troisième Reich : « Dans quelle mesure a-t-on besoin de sa terre natale ? »

4/ Il parle en tant que victime et s’auto-analyse : « Ressentiments ».

5/ Finie l’époque où il portait des jambières blanches et des culottes courtes de cuir : « De la nécessité et de l’impossibilité d’être juif ».

1/ L’intellectuel à Auschwitz : « Aux frontières de l’esprit ».

Dès le premier paragraphe, Jean Améry nous dit aussi son intention principale : « aborder le sujet de l’intellectuel à Auschwitz ». Celui qu’il appelle « l’homme d’esprit ». Une « posture » qu’il n’est pas possible de tenir. Pas simple, me dis-je, et je ne suis pas certain de comprendre. Cela viendra par la suite.

Pour Améry, l’intellectuel n’est pas n’importe quel universitaire ayant fait ses classes convenablement, il s’agit d’un homme (une femme) « qui vit au sein d’un système de références intellectuel, cette épithète étant prise dans son sens le plus large ».

Finalement c’est un « homme qui sait par cœur les strophes de la grande poésie, qui connaît les tableaux célèbres de la Renaissance... etc » Si je traduis en mes mots, il s’agit d’un personnage que domine la pensée éclairée, la raison intelligente, la connaissance large et érudite, le souci de comprendre et d’analyser les choses et les événements, ce qu’essaiera de faire Jean Améry dans les premiers temps de son enfermement, et qui lui attirera, comme à ses collègues intellectuels (ceux qui se disent sans cesse que « cela ne se peut pas », ce qu’ils voient et ce qu’ils vivent) des railleries perpétuelles ; ainsi, l’intellectuel-idéologue-marxiste-léniniste lui dira sans cesse qu’un jour viendra où ils seront délivrés et que le communisme vaincra le national-socialisme de Hitler. Un autre intellectuel-juif-idéologue-religieux, lui, dira que chacun doit porter le fardeau de la peine... (qu’il peine évidemment à identifier). Ceux-là ne sont pas de la race des intellectuels dont parle Améry. Voilà !

Ainsi, pour Améry, si on demande (c’est un test) par exemple à un intellectuel « quel nom célèbre commence par les syllabes Lilien, il songera non pas au constructeur de planeurs Otto von Lilienthal, mais au poète Detlev von Liliencron. Lui donne-t-on comme point de départ le mot société, il le placera dans l’optique non pas mondaine, mais sociologique ».

Cet intellectuel, il le définit concrètement aussi: c’est celui qui sait très peu comment faire bien son lit à l’appel du matin (il prend alors des coups des kapos) ; c’est celui qui prend des coups facilement (de co-détenus), et qui n’arrive pas à en donner ; c’est celui qui ne sait pas se faire des amis au camp, quand il voit bien qu’il ne sait pas s’adresser à un co-détenu en lui disant « mon vieux ! » (une langue qu’il ne connaît pas) ; bref c’est celui qui est seul avec son esprit, « une pure et simple conscience dépourvue de toute possibilité de se conforter ou de s’endurcir au contact d’une réalité sociale ».

Pourtant il essaie de se manifester socialement, mais le non-intellectuel ne l’entend pas ; ce dernier accepte souvent sans sourciller ce qui révolte l’intellectuel qui voit sa « pensée » impuissante à comprendre que, ce qui n’a pas le droit d’exister, peut exister. Améry est précis : « les SS utilisaient une logique d’anéantissement (de la vie) qui en soi opérait ici (au camp) de manière aussi conséquente que le faisait la logique de la conservation de la vie à l’extérieur du camp ».

Pour Améry, « au camp, l’esprit dans sa totalité s’avérait donc incompétent ». Et pourtant, « la pensée ne s’accordait presque jamais de répit » et, ce faisant, elle se détruisait. En peu de temps, souligne Améry, il réalisa que « se transposer en paroles au-delà de l’existence réelle était devenu un luxe inadmissible et un jeu non seulement futile, mais ridicule et méprisable... Autrement dit : nulle part ailleurs dans le monde la réalité n’exerçait une action aussi efficace qu‘au camp, nulle part ailleurs elle n’était à ce point réalité ».

Quand on lui demande ce que lui a rapporté son expérience des camps, Améry a une certitude, il sait que l’esprit, dans sa plus grande étendue, est un ludus. Il a perdu beaucoup de ses prétentions métaphysiques, beaucoup de ses joies spirituelles anciennes ; bref, il a acquis un certain « sens fictif de la vie ». Il ose prétendre (ce sont ses mots) qu’il n’est pas devenu plus sage, et il cite Arthur Schnitzler : « La profondeur d’esprit n’a jamais éclairci le monde, mais la clarté d’esprit voit plus profondément en lui ». Pour lui, le camp est l’endroit le plus propice pour digérer cette vérité. Il dit être devenu « plus malin », faute d’être devenu plus sage.

2/ La blessure physique fondamentale : « La torture ».

a- Améry ose affirmer que : « la torture est l’événement le plus effroyable qu’un homme puisse garder au fond de soi ».

b- Améry est convaincu que: « pour le Troisième Reich, la torture n’était pas un accident, elle en était l’essence même ».

Améry sait bien que cette dernière affirmation va soulever des protestations. Il raconte alors précisément ce qu’il a vécu dans « l’atmosphère humide des caves du fort Breendonk ». Dès qu’il a senti le premier coup s’abattre sur lui, il s’est senti dépossédé de ce qu’il appelle provisoirement « la confiance dans le monde ».

Mais allons au point « b » : Améry s’explique...

« La torture n’est pas une invention du national-socialisme. Pourtant elle en fut l’apothéose. Le partisan d’Hitler n’atteignait pas le plein épanouissement de son identité quand il se contentait d’être vif comme l’écureuil... ce n’est pas non plus un insigne en or du parti qui en faisait le représentant achevé de son Führer... il fallait qu’il torture, qu’il anéantisse, pour être grand en supportant la souffrance des autres ».

La torture avait été érigé en principe – c’est le seul système politique du siècle à l’avoir fait – ; et ainsi, les Nazis exterminaient, asservissaient, torturaient, et ils le faisaient avec la bonne conscience du mal. « C’est de toute leur âme qu’ils menaient leur affaire et celle-ci s’appelait puissance, domination sur l’esprit et la chair, auto-expansion excessive que rien ne venait brider ».

Lorsque l’articulation des épaules d’Améry craque sous la torture, il est un homme torturé qui sait et ne cessera plus de s’étonner « que ce qui s’appelle âme ou esprit, ou conscience, ou identité, selon le cas, puisse être anéanti d’un coup ». Pour lui, l’outrage de l’anéantissement est indélébile. Le torturé, ce qu’il a été, demeure un torturé, ce qu’il est, toute sa vie.

3/ La situation très spécifique d’un exilé du troisième Reich : « Dans quelle mesure a-t-on besoin de sa terre natale ? »

Ce chapitre a été pour moi une surprise. Je comprends encore à peine comment un exilé du Troisième Reich puisse, après tout ce qui s’est passé, avoir encore besoin de sa terre natale. Je ne suis pas certain que je résumerai bien ce point de vue. J’essaie.

En 1939, sa femme et lui ont fui l’Autriche et sont arrivés à Anvers pour, comme on dit, y commencer une nouvelle vie. « L’ancienne nous avait laissé tomber. Pour toujours ? Pour toujours. Mais c’est aujourd’hui seulement que je le sais, c’est-à-dire presque 27 ans après ».

Exilé d’Autriche, il le devenait parce que, de toute façon, il l’aurait été, (les circonstances ; il est juif) mais aussi, parce qu’il le fallait (fuir, ou mourir). Il est alors un exilé du Troisième Reich : il a perdu amis, professeurs, voisins... mais aussi, la « langue ». Et il a le « mal du pays » ; pour lui, cet exil forcé, c’est « l’aliénation de soi ». Pour Améry, le passé est enseveli, et il ne sait plus qui il est. Et comme il le souligne, « j’étais un homme qui ne pouvait plus dire nous et qui pour cette raison, disait je par habitude, et sans plus être animé par le sentiment d’être en pleine possession de soi ». Il n’était plus qu’un moi, il ne vivait plus dans un nous.

C’est ici que son argumentation m’intrigue.

Pour lui, un juif errant - en fait, celui qui n’a jamais eu de patrie -, a plus de patrie que lui. Et cela s’explique parce que Anvers n’est pas, et ne peut devenir une patrie de remplacement. Les Belges le lui font sentir, et les SS présents par la suite dans le pays occupé par Hitler confirment son statut d’exilé. On n’a qu’une patrie quand on en a eu une, qu’on y est né et qu’on y a été élevé.

Pourtant, Améry est conscient du potentiel d’enrichissement de l’expatriation (voir et vivre d’autres mondes). C’est tellement vrai, qu’après 27 ans hors de sa terre natale, il confirme que ses compatriotes spirituels sont Proust, Sartre, Beckett.

Néanmoins, au-delà des clichés romantiques, sa vraie terre natale est celle de « la sécurité », cette terre où il connaît et reconnaît les signes, et où il n’a rien à craindre de fortuit ou de totalement étranger. Bien sûr, on peut apprendre les signes d’un pays étranger, et, avec le temps, beaucoup de temps, et savoir les décrypter au point de se sentir chez soi dans cette nouvelle terre. Mais ce décodage, pour Améry, est rarement spontané, ou jamais spontané ; « au contraire, ce sera toujours un acte intellectuel tributaire d’un déploiement plus ou moins important d’efforts spirituels ».

Conclusion, pour Améry, « la nouvelle patrie, cela n’existe pas. La Heimat, c’est le pays de l’enfance et de la jeunesse ». On n'habite pas un pays, disait Cioran, on habite une langue.

Le problème de la langue, maintenant.

Vivre dans une autre langue est difficile ; mais surtout, le danger, c’est que cela peut contribuer à appauvrir la langue première, celle du pays natal, à l’atrophier, à la diminuer quand le vocabulaire s’amenuise. Ainsi, on tourne avec les mêmes mots, les mêmes phrases...

De plus, la langue allemande parlée par les Allemands qui occupaient la Belgique, était une langue allemande pauvre, liée à des expressions de guerre, « bombardiers ennemis », « postes régulateurs au front »,...

Et cette langue, parlée autour de lui, sa teneur sémantique... finissait par avoir une consonance hostile.

Je le vois ainsi : vivre dans un autre pays, c’est comme n’avoir pas de pays à soi, pas de terre natale, pas de patrie, et, peu à peu, pas de langue que l’on reconnaisse et qui nous reconnaisse. Alors que vivre dans son pays, sa terre natale, c’est vivre une langue.

Et si je faisais un petit a parte : « Et cette terre ne devient patrie que lorsqu’elle est indépendante, écrit Amery ; un peuple comme celui du Québec, colonisé si longtemps, économiquement et culturellement, peut-il revendiquer sa terre natale ? Je dirais OUI, si, comme les Tchèques - qui ont quitté l’Etat plurinational qu’était la monarchie austro-hongroise, et retrouvé ainsi leur terre natale -, le QUÉBEC se sépare du grand Canada. Le Québécois ressentira alors comme terre natale ou comme une patrie ce pays du Québec au moment où il deviendra un État indépendant ».

Améry a cette conviction que parler de « terre natale » n’indique pas que l’on doive songer immédiatement à « un nationalisme étroit ». Mais il sait ce qu’on en dit : « La terre natale, n’est-ce pas une valeur en voie de disparition, un terme encore connoté d’émotions mais déjà presque dépourvu de sens, un reliquat des jours enfouis qui n’a plus son pendant dans la réalité de la société moderne industrielle » ? Améry écrivait cela en 1964.

Il croit finalement, de plus, que « celui qui n’a pas de patrie, s’entend : pas d’asile dans un ensemble social représentant une unité nationale autonome et indépendante, n’a pas non plus de terre natale ». C’est CQFD pour moi.

Bien sûr, cela n’empêche pas que des nations égales en droit peuvent décider de former une patrie plus grande, ainsi une « Europe ». Mais Améry a un doute là-dessus. Pour lui, « le pays natal cesse d’être ressenti comme tel dès qu’il cesse aussi d’être une patrie ». Quand le Reich s’est emparé de l’Autriche, son pays, - sa patrie - lui était alors devenu étranger. Ainsi, une patrie élargie, - disons, à une fédération de pays - cela peut être fait, mais cela peut également faire perdre sa « qualité de patrie » à une patrie s’il n’est plus possible de la ressentir comme terre natale. Quand surtout elle ne peut plus le faire à travers la langue.

Et cela apparaît si évident aujourd’hui quand l’immense corps social, que devient le monde, se révèle au monde au travers des villes devenues toutes pareilles, des produits tous pareils, des attitudes et des comportements tous pareils, - au vu, en tous les cas - oui, quand tout cela devient du pareil au même, que « tout est interchangeable », et que la langue n’est plus le liant qui exprime la terre natale. Ainsi, on ressentirait plus sa patrie au travers ce gigantesque « consumérisme mondialisé » (Amery a cette conviction que c’est le cas pour cette Amérique des Américains) qu’à travers sa langue... qui, il faut le dire, risque de ne devenir – dans un futur pas si lointain - qu’un simple moyen de communication – ainsi cette langue anglaise d’internet et al.

Améry rappelle une anecdote qui montre « l’effet langue » - c’est mon expression – qui a joué et qui lui a rappelé vivement sa terre natale alors qu’il vivait dans la Belgique occupée. Un jour un Allemand vociférait des ordres, des menaces, contre un groupe de citoyens belges ; et il le faisait dans « le dialecte de son pays ». Il n’en fallait pas plus pour que Améry se « sente » compatriote avec cet Allemand agresseur fou, et, - il le raconte ainsi - il a cru, pendant quelques secondes, que s’il allait s’adresser à cet Allemand, celui-ci le comprendrait, qu’il cesserait ses jappements, et que sans doute, ils iraient ensemble prendre un verre au premier café venu. Il n’en fit rien, et, écrit-il, « fort heureusement, la peur et la raison furent les plus fortes et freinèrent mon élan absurde ». J’ai mieux compris dans cette anecdote ce que son analyse de la question de la « langue » ne m’avait fait entrevoir jusque là.

Un dernier point : Améry est peiné de ne pouvoir revendiquer son passé. Contrairement à Sartre, il ne croit pas que l’homme n’est « que ce qu’il a réalisé ». Il aimerait que chacun puisse, lorsqu’il n’y a presque plus d’a- venir devant lui (la vieillesse), prendre sa retraite dans son passé, là où il peut se retirer de la vie active. L’homme subsiste « quand dans l’être repose aussi, en parfait équilibre avec lui, ce qui a été ». Il souhaiterait que chacun puisse dire « accordez-moi la dimension de mon passé, sans quoi je serais incomplet ». Mais, pour lui-même, cela ne se peut pas, « l’expulsé du Troisième Reich ne pourra jamais tenir de tels propos, ni même les penser. Il regarde en arrière, et il ne parvient à se situer nulle part. Il gît méconnaissable au milieu des ruines des années 1933 à 1945 ».

Sur ce dernier point, Améry a une anecdote à propos du poète juif de Karlsruhe, Alfred Mombert, qui me laisse sans voix – disons sans mot écrit. Il raconte avec beaucoup d’émotion comment, « quand la société désavoue ce que nous fûmes un jour, nous ne l’avons jamais été ». (à lire : pp 132 à 135)

4/ Il parle en tant que victime et s’auto-analyse : « Ressentiments ».

Tous ses chapitres sont importants. Mais celui-ci, qui parle de son ressentiment, donc un sentiment que peu de personnes osent analyser, du moins pour eux-mêmes, touche quelque chose de très intime. Il entre en lui-même, ose s’analyser, et finalement, ose l’écrire.

Son préambule est éloquent : il écrit « chacun témoigne une compréhension modérée à l’égard de ma réaction de rancœur. Mais je ne comprends pas très bien cette rancœur moi-même, pas encore, c’est pourquoi dans cet essai je voudrais faire la lumière sur ce point resté obscur. Je serais donc reconnaissant au lecteur de bien vouloir me suivre dans cette enquête, même si, dans l’heure qui suivra, l’envie lui vient à plusieurs reprises de refermer ce livre ».

Et bien je n’ai pas refermé ce livre.
Il est difficile de se mettre à la place des gens qui ont vécu de tels événements, et d’imaginer la rancœur qu’ils peuvent avoir envers l’oppresseur. Ainsi, pour moi, c’est tout théorique, je n’ai jamais vécu l’oppression. Et voilà que quelqu’un, de l’intérieur, me permet d’y voir un peu plus clair.

On peut imaginer sa souffrance, sa rancœur, son ressentiment...

Mais dans les « mots » de Améry, des mots comme la « rage de se voir humilié », la « haine de l’oppresseur », le « désir de vengeance », le souci de les voir « traduits en justice », et qu’ils soient « trouvés coupables », et « condamnés », et « qu’ils paient », n’interviennent pas dans ses réflexions. Il va au-delà, ou en deça, de cela, il s’introspecte, et analyse ces sentiments si fort en lui : « les ressentiments ».

Qu’en est-il ?

Amery parle de lui en tant que victime, et il analyse ses ressentiments.

Pour une définition de ressentiment, je prends celle-ci dans le Grand Robert et qui me semble le sentiment le plus proche de ce qu’éprouve Améry: « Le fait d’éprouver encore, de se souvenir avec animosité des maux, des torts qu’on a subis ». Je crois retrouver ces 6 mots soulignés dans le chapitre qui suit.

Le Grand Robert dit autre chose ; mais le sentiment d’Améry me semble un peu plus fort que la « douleur », il est peut-être un peu moins fort que « l’aigreur » = garder sur le cœur, en vouloir à ; ou moins fort encore que « ulcéré » = un ressentiment féroce. Mais le ressentiment, c’est aussi, sans doute, de l’animosité, de la colère, de l’hostilité, et tout cela peut conduire celui qui éprouve ces sentiments à la vengeance, à la vindicte.

Alors, qu’en est-il pour Améry ?

Il le dit sans ambages dès le départ : n’attendez pas cher lecteur, qu’il use de « tact ». Améry l’écrit ainsi : « aussi important soit-il, le tact n’a pas sa place dans l’analyse radicale que nous tenterons de réaliser ici ensemble, je devrai donc y renoncer, au risque de me faire mal voir ».

Le lecteur est prévenu. Améry va s’introspecter, et, ce faisant, il se propose « de justifier un état d’âme condamné dans la même mesure par les moralistes et les psychologues : les premiers en font une souillure, les seconds une sorte de maladie. Cet état d’âme, c’est le mien, je dois accepter de porter la souillure sociale et assumer d’abord, pour tenter de la légitimer ensuite, la maladie comme partie intégrante de ma personnalité ».

Ces ressentiments, Améry ne les éprouvait pas au sortir du camp, et lorsqu’il rentre à Bruxelles, où ne l’attendait aucune terre natale. Sur la route du retour, on les voit comme des « héros » ces êtres décharnés, squelettiques, à demi-mort. Mais les banderoles publiques qui les célébraient s’évanouirent rapidement ; l’Allemagne renaissait, et comme le disait un Allemand, - en 1948 - s’adressant aux G.I. Américains, présents alors en Allemagne : « Ne gonflez pas tant vos plumes ici chez nous. L’Allemagne redeviendra grande et puissante. Pliez bagages, vous n’êtes que des escrocs ». Ainsi l’Allemagne allait renaître... (cela s’est avéré au centuple).  Et il n’y avait pas de repentir dans son propos. Voilà un premier « hic » fondamental pour Améry : il croyait que les voix allemandes devaient (ou allaient) s’imposer pour longtemps encore des « accents de repentir ». Ce ne fut jamais le cas à ses yeux. Et c’est quand il comprit que l’Allemagne allait venir à bout de son passé « terrible », avec bonne conscience, et en conquérant – avec l’aide de l’Europe et aussi des Américains - les marchés mondiaux pour ses produits industriels, que Améry ressentit ses premiers ressentiments (je me pardonne ce double usage). Ainsi, en 1958, un Allemand essaie de le convaincre que Juifs et Allemands sont maintenant amis – la preuve en est que l’Allemagne aide Israël qui lui rend hommage en retour - et qu’il n’y a aucune rancune. Autrement dit, le « passé allemand nazi » n’avait été « qu’un accident de travail de l’histoire allemande et auquel le peuple allemand n’avait pris part ni dans toute son ampleur, ni dans toute sa profondeur ». C’en est trop pour Améry.

Il entretient alors ses ressentiments, les dit sur la place publique, et il est même mal vu de ses « compagnons de lutte et d’infortune soudain épris de réconciliation ».

Mais contre qui dirige-t-il ses ressentiments ? Il doit s’expliquer. Il cite alors Nietzsche qui écrivait à propos de l’homme de ressentiment : « il n’est ni franc, ni naïf, ni honnête et droit envers lui-même. Son âme louche ; son esprit aime les recoins et les portes dérobées, son monde, son lieu sûr, son réconfort, c’est ce qui lui permet de se cacher... »

Que répondre à Nietzsche ? Améry s’ausculte avec méfiance, et voit qu’après tout, il est peut-être malade, que ses traits de caractère sont déformés, qu’il est sans doute « tordu », et, qu’en tous les cas, il n’échappe pas à sa réflexion que « le ressentiment est un état non seulement contre nature mais aussi logiquement contradictoire. Il cloue chacun de nous à la croix de son passé anéanti. Il exige absurdement que l’irréversible soit inversé, que l’événement n’ait pas eu lieu ».

Voilà cette quête impossible d’Améry : il ne souhaite pas – en fait il ne suffirait pas - que bourreaux et victimes intériorisent chacun leur souffrance et leur culpabilité, parce que il ne veut pas devenir complice de ses bourreaux. Il exige que le bourreau se nie lui-même et qu’il le rejoigne dans cette négation. Il n’a pas un désir de vengeance barbare et primitif ; même s’il lui est difficile d’invalider ce reproche qu’on lui fait. De même que l’objectivité qu’on lui réclame dans ce débat, il la trouve « absurde ». La société ne songe qu’à sa sécurité, le SS d ‘Anvers qui lui assénait des coups de pelle n’était qu’un numéro parmi la foule de ses semblables ; mais pour Améry, on pardonne par paresse quand on dit que ce « temps social et biologique », celui de cette période folle des camps nazis, est un temps « naturel » ; celui-ci se dit en désaccord avec ce temps-événement « naturel ».

Les crimes du Troisième Reich sont perçus par lui comme des actes collectifs ; pour Améry, ils sont, somme toute « le peuple allemand ». « Ce qui se passait avec nous et autour d’eux, ils le savaient très bien, car ils goûtaient comme nous l’odeur du brûlé qui venait des camps d’extermination tout proches ». Hitler était vraiment le peuple allemand.

Pour Améry, le peuple allemand, y compris sa jeune génération, devra porter « la responsabilité de ces douze années auxquelles il n’a pas mis un terme lui-même ». Il cite Thomas Mann qui écrivait : « Il est impossible pour un esprit né allemand de déclarer : je suis la bonne, droite et noble Allemagne en robe blanche... rien de ce que je vous ai dit de l’Allemagne ne me vient d’un savoir extérieur, étranger, froid, non impliqué ; tout cela je le porte aussi en moi, j’ai tout appris à mes dépens ».

En résumé : Améry veut que le conflit non résolu entre victimes et bourreaux soit extériorisé et actualisé ; il veut que le peuple allemand reste sensible au fait qu’il ne peut laisser neutraliser par le temps une partie de son histoire nationale, mais qu’il faut au contraire qu’il l’intègre ; il est conscient que la loi du talion est déraisonnable ; mais il veut « le rachat de l’ignominieuse souillure ». Libre à chaque Allemand d’imaginer la manière de le faire.

Améry a hanté l’Allemagne avec ses ressentiments ; sa rancœur, les Allemands l’ont achetée (ses livres et conférences, à Stuttgart, Cologne ou Munich). « Ce qui m’a déshumanisé est devenu une marchandise, que je mets en vente ».

Au moment d’écrire ce livre, il sait que le temps naturel refusera la revendication morale de son ressentiment et finira par l’éteindre ; il n’a alors d’autre choix que d’enkyster ses ressentiments ; peut-être, et c’est ce qu’il se dit, que son désir moral d’inversion « n’est que l’absurde ambition d’un demi-fou ».

Mais peut-il en finir avec cette rancune ? Il répond : « Nous devons en finir bientôt et nous en finirons bientôt ». Il anticipait sans doute sa fin.

Améry s’est enlevé la vie quelques années après.

5/ Finie l’époque où il portait des jambières blanches et des culottes courtes de cuir : « De la nécessité et de l’impossibilité d’être juif ».

L’impossibilité d’être juif : « Si être juif implique une appartenance culturelle et un lien religieux, alors je ne l’étais pas et je ne pourrai jamais le devenir ». Il a le libre choix d’être juif, lui dit-on, mais peut-il refouler complètement « l’adolescent chaussé de jambières blanches qui aimait tant forcer sur l’accent du terroir » ? Si, il le peut.

Mais, en ce jour de 1935, quand il étudia attentivement le texte des lois de Nuremberg, récemment promulguées, il comprit que ces textes « venaient de faire de lui, un juif ». Son sens concret : « j’étais désormais en proie à la mort ». Évidemment, il ne voit pas Auschwitz dans ces lois, (le camp d’extermination n’existe pas encore) mais il dit qu’il n’était pas besoin d’une « excessive sensibilité historique » pour comprendre que le juif devait disparaître.

Il rappelle alors ce souvenir. Dans un journal illustré allemand, une photo, prise lors d’une manifestation d’aide aux nécessiteux, montrait une banderole sur laquelle était inscrite le texte suivant : « Personne ne doit avoir faim, personne ne doit avoir froid, mais les juifs doivent crever ». Dès lors, pour Améry, être juif signifiait être un mort en sursis. Et au processus de dégradation entrepris contre les juifs, Améry opposa un processus symétrique de recouvrement de la dignité. Un processus qui n’est pas terminé pour lui, même à la fin de sa vie. Qu’est-ce que cette dignité alors ?

On le prive du droit à la vie ; ainsi, la dignité pourrait être définie comme droit à la vie ; et partant, il aurait pu se dire que tout ce que l’on dit de lui n’est pas vrai. Il aurait pu se dire : « Est vrai celui que je considère être moi en mon for intérieur ; je suis celui que je suis pour moi et en moi, rien d’autre ». Mais il ne le fit pas ; il tenta plutôt de convaincre le monde de sa dignité, et en venir à bout par la révolte. La révolte, un bien grand mot dit-il, parce qu’il sait bien qu’il n’est pas un héros. Il a peur devant le Kapo ; mais il assume sa position, et sa condition, de juif ; il apprit même à rendre les coups. Un jour il frappa son chef d’équipe ; et il en fut quitte pour une atroce raclée. Il le fit, « non pas pour une question de courage et d’honneur, mais uniquement parce que j’avais compris qu’il y a des situations dans la vie où le corps devient notre Moi tout entier et notre destin tout entier », la violence devenant alors l’unique moyen de reconstituer une personnalité décomposée. Lorsqu’il entra dans la résistance, en Belgique, il nourrissait l’illusion de voir sa dignité rétablie. Mais quand l’armistice vint, et que des mouvements antisémites éclataient de partout, au moment même où l’on découvrait des charniers juifs par centaines, Améry compris que rien n’avait changé ; et même que les propos de l’occupant allemand avaient même « contaminé » les humeurs de la petite bourgeoisie française, ou belge, ou...

Sartre a raison, écrit-il, de dire « est juif celui que les autres considèrent comme juif ».

Améry dit : « Je suis juif du simple fait que mon entourage ne me définit pas expressément comme non-juif ». Mais être juif ne veut pas dire seulement être le « juif de la catastrophe ». Pour Améry, être juif, c’est aussi porter en soi « la peur », c’est vivre une existence privée de confiance dans le monde. Ce qui s’est produit peut se reproduire. Ainsi, pour Améry, l’issue finale est toujours la mort. Il sait aussi que ce qui l’accable n’est pas une névrose mais le reflet exact de la réalité. « Ce n’étaient pas des hallucinations quand j’entendais CRÈVE ! »

Qu’en est-il maintenant de ses rapports avec les gens de sa tribu, les juifs ?

En fait, il y a non-rapport. « L’habitus juif qui est le mien ou non, je n’en sais rien, est l’affaire des autres et ne devient la mienne que dans la relation qu’ils établissent, eux, avec moi ». Améry n’a jamais visité l’État d’Israël, et il n’a aucune envie d’aller vivre là-bas. « Je suis donc juif dans la connaissance et la reconnaissance du jugement porté par le monde sur les juifs et je m’implique dans le procès en appel contre l’histoire ; c’est à cette condition seulement que j’ai le droit de prononcer le mot de liberté ».

L’antisémitisme, ajoute-t-il, est encore une menace aujourd’hui ; et pour lui, la solidarité face à la menace est tout ce qui le rattache à ses contemporains juifs. Il se dit non-traumatisé, et plutôt en « parfaite concordance intellectuelle et psychique avec la réalité » ; alors, il ne peut être juif dans l’émotion, mais uniquement dans l’angoisse et la colère.

« Ce n’est pas parce qu’il m’est difficile d’être un être humain que je suis devenu un être inhumain ; la seule chose qui me distingue des gens, c’est une inquiétude sociale, et non métaphysique. Ce qui m’accable ce n’est pas l’Être ou le Néant, ou Dieu, ou l’absence de Dieu, c’est uniquement la société... elle seule m’a dérobé ma confiance dans le monde ».

À la fin de son livre, on retrouve cette conviction dont il nous avait parlé dès l’introduction : une sorte de profession de foi (inspirée de cette phrase de Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, qui dit que « tout événement historique se ramène finalement à des chaînes de processus purement physiques »)

Pour Améry, l’affliction métaphysique est un souci élégant, de très haut standing – certaines personnes aiment ça, il la leur laisse – mais il dit avoir appris que « les prétentions et les exigences qui sont devenues les nôtres sont de nature physique et sociale. Qu’une telle expérience m’a rendu inapte à toute spéculation profonde et élevée, je le sais bien. Qu’elle m’ait offert plus d’atouts pour connaître et reconnaître la réalité, tel est mon espoir ».

Pourtant, quand je termine la lecture de ce livre, je me dis que sa compréhension de ce qui s’est passé, et de ce qui va se passer, est d’un niveau de qualité plus que grand et que l’analyse qu’il a faite de ces événements est d’une qualité « intellectuelle et morale » qui surpasse ce que j’ai déjà lu sur le sujet. Il a une pensée très profonde et très élevée. D’autant que je comprends mieux maintenant pourquoi des personnes comme Imre Kertész, Claude Lanzmann, Primo Levy, et bien d’autres qui ont étudié ces événements, recommandent la lecture du livre de Jean Améry. Il est un auteur, un être, à part.


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